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LIBAN

Turbulences

Dimanche 11 mai 2008, par Franklin Lamb

« D’où viennent-ils ? » se demande à haute voix la réceptionniste de l’hôtel Royal Plaza à Rauche, près de Hamra, sur le bord de mer. « J’ai été de service toute la nuit et je n’ai rien vu. Et soudain, ils sont partout ! »

Et bien sûr, l’homme qui observe avec elle se pose la même question. Il est autour de 8h30 du matin et il s’est engouffré dans l’hôtel pour échapper à une averse avant que le retour d’une matinée ensoleillée.

Cet observateur a quitté le quartier de Haret Hreik dans Dahiyeh, sur sa moto, vers 6h45 ce matin et a pris la route de l’aéroport près du rond-point de Jnah/Ouzai. Dahiyeh est tranquille. C’est particulièrement normal. (Vers 1h de l’après-midi, en rentrant de Hamra, je noterai qu’aucun des gars de Haret Hreik ne joue au foot sur le terrain de sport du coin - je comprends où ils sont).

Après que quelques gars du Hezbollah m’aient frayé un chemin à travers l’un des talus de terre qui bloquent la route de l’aéroport, je décide de voir jusqu’où je peux aller en direction d’Hamra, en prenant la route de la côte, après l’hôtel Coral Beach, Ramlet el Baida et la Corniche surplombée par l’université américaine de Beyrouth. Pas de circulation sur toute la route, quelques rares signes de vie en bord de mer. Quand je reviendrai, quelque 4 heures plus tard, par la même route, je trouverai le Hezbollah et Amal tout le long de cette route.

Selon les gens du Hezbollah postés aux barrages sur la route de l’aéroport, celui-ci restera fermé tant que les « trois conditions » ne seront pas remplies ; c’est-à-dire que le gouvernement proaméricain doit s’engager à laisser tranquille le réseau de télécommunication fibre optique de la Résistance ; que le gouvernement doit réintègrer le chef de la sécurité de l’aéroport de Beyrouth, le général Wafiq Shougair ; et que la majorité doit accepter le dialogue. Jusque là, Beyrouth-ouest et l’aéroport resteront fermés.

Juste en face de l’hôtel Movenpick, qui donne sur la mer, je coupe par une rue conduisant à Hamra. A mon insu, je me retrouve un moment à rouler au milieu d’une lutte contre un incendie du matin près de l’hôtel particulier de Saad Hariri. La violence du bruit et de la pluie m’oblige à retourner au Royal Plaza où je tombe sur l’équipage de Middle East Airline qui me disent que MEA leur a déclaré qu’aucun vol ne partira avant samedi. « La compagnie est en train de négocier avec les gens des assurances qui insistent pour qu’il n’y ait pas de vol. Si quelqu’un tire la moindre roquette sur l’aéroport, il restera fermé ». Les 4 heures ou presque qui ont suivi, je les passe à visiter Hamra (avec un véhicule sur douze qui circule, j’ai pu observer tout le temps).

Et ce que j’apprends, c’est que tout Beyrouth-ouest est occupée et fermée par les forces du Hezbollah et d’Amal. L’un des avantages de vivre à Dahiyeh c’est qu’on s’y fait connaître facilement, de sorte que j’ai pu circuler relativement librement. Des conversations, que je dirais franches, ont pu avoir lieu parce que sur les quelque 70 groupes de combattants du Hezbollah que j’ai rencontrés, il y en a près d’un tiers où quelqu’un m’a reconnu.

Je m’arrête devant l’appartement de Robert Fisk, sur la Corniche, au troisième étage. Je vois que la porte de la véranda est ouverte et je sais qu’il est à Beyrouth. Je crie, « Yala Robert ? » « Robert ? ». Pas de réponse. Son logeur, qui tient un snack en dessous, apparaît et me dit que Fisk vient de partir il y a quelques minutes en se dirigeant vers l’est. Ce type n’est jamais là quand on a besoin de lui ! Sans doute en train de faire un article quelque part au cœur de l’action. Tout comme en 1982, pendant le siège de Beyrouth, les seuls journalistes que je rencontre, en fait, dans les rues quand ça « chauffe », ce sont les reporters français de l’Agence France Presse avec casques et gilets pare-balles. « Ce qu’il faut, c’est surveiller les snipers, » conseillent-ils, « les hommes de Geagea ont tué une femme et son fils la nuit dernière ». Comment savent-ils que ce sont les hommes de Geagea, je l’ignore.

Les gars de l’AFP indiquent aussi que le journal Al-Mustaqbal d’Hariri et sa station radio Al Sharq ont été fermés par les combattants du Hezbollah.

La situation à partir de 1h de l’après-midi, le 9 mai :

1 - Le Hezbollah et ses alliés d’Amal contrôlent la géographie de l’aéroport jusqu’à Hamra et autour de la route côtière de la Corniche jusqu’au port de Beyrouth, près du quartier général de la Phalange, dans Beyrouth-est. On dirait qu’ils ont atteint Verdun, Karolol Druze (le secteur de l’hôtel Bristol), Zaendaniyeh, Ras-al-Nabaa, Basta et Neweiri. Apparemment, ils ne rencontrent pas beaucoup d’opposition bien qu’il y ait de temps en temps des coups de feu.

Le Hezbollah paraît avoir le contrôle total de Beyrouth-ouest.

1 - Selon les gens qui tiennent les barrages sur la route de l’aéroport, celui-ci restera fermé jusqu’à ce que les « trois conditions » soient remplies, c’est-à-dire : le gouvernement proaméricain s’engage à laisser tranquille le réseau de télécommunication fibre optique de la Résistance, le gouvernement réintègre le chef de la sécurité de l’aéroport, Wafiq Shouqair, et il accepte le dialogue. Jusque-là, Beyrouth-ouest et l’aéroport seront bouclés.

2 - Cet observateur est surpris de voir et d’apprendre que le Hezbollah et Amal se sont également déployés sur le Mont Liban. M’approchant d’un secteur druze, près de l’hôpital Kamal Jumblatt à Choufeit - il est près de 1h de l’après-midi -, je redescends par une petite rue pour donner un coup de téléphone dans une boutique, faisant office de bureau de téléphone. Je suis choqué d’y voir environ 80 combattants, lourdement armés. « Oh ! » me dis-je, « finalement, les voilà les milices de Jumblatt ». Comme je me dirige vers la boutique, plusieurs hommes armés s’approchent de ma moto - qui est bien connue à Dahiyeh. « Habibee ! » s’écrie un jeune homme en m’entourant de son bras libre. En fait, il s’avère que c’est un de mes voisins de Harek Hreik. « Que faites-vous ici avec la PSP (milice druze) ? » je lui demande, sans conviction. « Non, non, nous sommes tous du Hezbollah et d’Amal ici ! »

« Comment est-ce possible, dans un territoire de Jumblatt ? », « Khalas, il n’y a pas de territoire de Jumblatt ! Nous et nos amis sommes partout dans les montagnes. Nous sommes prêts à nous battre à la fois contre les sionistes et contre quiconque veut nous agresser. Mais nous, on dit que dans quatre ou cinq jours, il pourrait y avoir une solution en dehors de la violence ». Pensant que le type peut avoir faim et se languir de notre « chez nous », je lui propose un sandwich que j’ai acheté au restaurant Hallifee dans notre quartier. Il me dit non, et m’indique du doigt une pile de boîtes de conserve, sans doute des rations militaires.

Cette estimation de quatre ou cinq jours d’impasse et de statu quo, je vais l’entendre à plusieurs reprises aujourd’hui de la part de différents chefs militaires du Hezbollah et d’Amal.

Circulant dans Beyrouth-ouest d’environ 8h30 jusqu’à près d’une heure de l’après-midi, j’y ai vu surtout le Hezbollah et Amal. Autour de l’hôtel particulier d’Hariri, le Quoreitim, qui a été touché par un RPG (lance-roquettes) - il y a un groupe disparate de combattants qui semblent être des « entrepreneurs ». Il y a eu des échanges de coups de feu vers 10h30 près d’ici. Des gars d’Hariri ont marqué leur écoeurement de voir certains de leurs copains miliciens de Mustaqbal faire leur reddition au Hezbollah, sans combattre, et leur mépris de voir environ 60 « combattants » ou plus, venus en « renfort » du nord du Liban, encaisser 400 dollars par mois pour « un travail de sécurité ». Apparemment, quand ces jeunes hommes sont arrivés hier, ils avaient été informés par les gens d’Hariri qu’ils pourraient combattre. Mais comme l’un a dit à une télé locale, « Ce n’est pas notre boulot. Je ne suis pas un combattant et je ne vais pas me battre contre le Hezbollah ! » Ce matin, ceux qui n’étaient pas partis hier soir sont rentrés dans le nord.

Peu de signes de l’armée libanaise, sauf au restaurant Lina, près de St Bliss, en face l’AUB (université américaine) et en dessous de l’AUB. Certains soldats sont allongés sous les auvents de quelques boutiques d’Hamra. On me dit qu’ils sont près du port, sans être rentrés vraiment à l’intérieur d’Hamra.

Pratiquement, toutes les boutiques dans Hamra ont les stores baissés.

Au bout d’un moment, j’arrive à faire la différence, dans Hamra, entre les combattants d’Amal et du Hezbollah, depuis un pâté de maisons. Les premiers ont tendance à être plus petits, plus ténus, habillés comme ils peuvent et quelquefois le visage cagoulé, un peu négligés, l’air d’aimer s’amuser et heureux de poser pour des photos et de blaguer. Les Hezbollah, par contre, se tiennent bien et le travail avant tout, avec une évidente structure de commandement et un professionnalisme éprouvé. Plusieurs ce matin ont été surpris de voir quelqu’un circuler dans le secteur et m’ont conseillé : « S’il vous plait, rentrez chez vous. Nous ne savons pas ce qu’il va se passer ».

Comme lors de la guerre de juillet 2006, on a l’impression que les combattants du Hezbollah préfèrent fonctionner entre eux et combattre en petits groupes sans côtoyer de trop près les Palestiniens, les marxistes, etc. ni même les combattants d’Amal. (Il n’y a aucun Palestinien à ma connaissance d’impliqué dans la « situation » actuelle).

Autour de 10h30 du matin, je tombe sur quelques combattants qui déclarent être du Parti nationaliste social syrien. (Franchement, je n’avais pas réalisé qu’ils étaient dans les parages). Ils donnaient l’impression de se garder eux-mêmes.

L’attitude des gars du Hezbollah est du genre : « Excusez-nous, mais pourriez-vous déplacer votre position un petit peu plus loin de nous, peut-être en descendant là, ou quelque part là-bas ? » Le message est clair :« Nous savons ce que nous valons et nous ne sommes pas sûrs de ce que vous faites. Vous pouvez nous mettre en danger en restant autour de nous. Nous vous serions reconnaissants si vous faisiez quelque chose pour vous retirer de notre emplacement ! »

Jumblatt n’a pas seulement été humilié dans les montagnes mais aussi dans sa résidence de Beyrouth, au Clemenceau, près de l’AUB. Alors que je roulais en direction de Hamra Street, je vois environ 75 combattants devant son domicile. Je suis surpris d’apprendre que ce ne sont pas des gens qui protégent Jumblatt, mais une fois de plus, des Hesbollah/Amal. « Peut-être qu’il nous invitera à déjeuner. Nous avons ordre de ne pas lui faire de mal. » me dit l’un deux. Par la suite, j’ai su que l’armée était venue au secours de Jumblatt, vers 11h30 du matin, et qu’il a dit qu’il était en train de réfléchir à ses options. Hassan Nasrallah a été dur avec Jumblatt dans sa conférence de presse d’hier et il a prédit que Jumblatt changerait de côté, une fois de plus, si le Hezbollah y mettait le prix. Le jeune homme me montre quelques armes qu’ils ont récupérées de ce que l’on dit être la capitulation ou la fuite des mercenaires d’Hariri.

Ce qui se dit dans la rue, près de chez Saad Hariri, c’est que Geagea pourrait tenter un coup d’Etat et prendre la direction du 14 Mars pour un retour des Forces libanaises et de Kateib. Pour moi, c’est difficile à croire mais pendant cette période, les rumeurs s’envolent comme des confettis lancés d’un 20è étage, un jour de grand vent !

Il est difficile d’échapper à une conclusion provisoire à partir du moment où le Hezbollah tient le Liban et ne pourra pas être délogé par la force. Encore une fois, il déclare que tout ce qu’il veut, c’est une juste participation au gouvernement, et qu’il n’a aucun intérêt à « prendre » le Liban. Simplement, il n’est pas prêt d’accepter qu’on s’interfère dans ses activités résistantes contre Israël.

Quand Michael Young, journaliste d’opinion au Daily Star de Beyrouth et l’un des meilleurs analystes politiques du Liban, fait valoir aujourd’hui que le Hezbollah veut un Etat chiite au sein de l’Etat du Liban, le Hezbollah le conteste.

Il semble que, pour que s’apaise l’atmosphère au Liban dès maintenant, pour que les barrages de juillet 2006 bloquant la route de l’aéroport soient retirés et se retirent aussi les combattants de Beyrouth-ouest et des montagnes, l’administration Bush doive donner l’ordre d’annuler les décisions prises par le cabinet libanais lundi. On pense généralement qu’ils les ont ordonnées et qu’ils ont la responsabilité de les annuler et d’accepter de dialoguer avec l’opposition.

Franklin Lamb fait un travail de documentation au Liban. Il est diplômé de la Boston University et de la London School of Economics. Il a été assistant à l’International Law et conseiller-assistant à la commission parlementaire de la justice du Congrès américain. Il a publié plusieurs ouvrages sur le Liban et peut être contacté à l’adresse : fplamb@gmail.com.