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BIRMANIE

Catastrophe naturelle et politique

Lundi 12 mai 2008, par Marc Johnson et Danielle Sabai

Frappé les 2 et 3 mai par le pire cyclone que l’Asie ait connu depuis 18 ans , le peuple Birman tente de survivre sans aide du gouvernement en place. Une semaine après le passage du cyclone meurtrier Nargis, les médias, contrôlés par l’Etat, ont annoncé 22980 morts et 42119 disparus . Mais selon Shari Villarosa, chargé d’affaire de l’ambassade des Etats-Unis en Birmanie , ce seraient près de 100 000 personnes qui pourraient être mortes à la suite du passage du cyclone et il y aurait environ 1 million de sans abris, des centaines de villages du delta de l’Irrawaddy, composés de simples huttes de bambous, ayant été balayés presque en totalité. Selon l’association Save the Children, près de 40 % des morts et des disparus seraient des enfants . Il est cependant très difficile de connaître l’importance du désastre car peu d’étrangers sont autorisés à entrer en Birmanie et le gouvernement tente de minimiser l’ampleur de la catastrophe.

BIRMANIE : Des enjeux qui ont peu à voir avec l’urgence humanitaire

Entre catastrophe naturelle et tyrannie

La junte militaire au pouvoir tient une responsabilité immense dans cette catastrophe humanitaire. Le nombre de décés n’aurait pas été si important si la junte, qui connaissait l’existence du cyclone grâce aux alertes des centres météorologiques indiens et thaïlandais, avait prévenu la population de l’approche du cyclone et organisé l’évacuation des zones les plus directement touchées . Rien de tout cela n’a été fait et cela montre une fois de plus combien cette junte parasitaire fait peu de cas du sort du peuple birman. Des centaines de milliers de personnes se sont retrouvés brutalement sans abris, sans électricité, sans eau potable, sans aucun secours, trouvant refuge dans les écoles et les monastères. Plusieurs jours après la catastrophes les soldats et les membres de l’Association pour le Développement et la Solidarité de l’Union (USDA), une organisation de masse pro-gouvernementale, si nombreux à réprimer les mobilisations de septembre dernier, se faisaient plutôt rare dans les rues. Malgré une propagande d’Etat montrant le premier ministre, Thein Sein et quelques généraux distribuant des colis à des sans abris, les survivants n’ont pour l’instant reçu une réelle aide que de la part des moines sortis pour aider à nettoyer les routes, reconstruire les maisons et partager le peu de nourriture dont ils disposent. Seuls les habitants de Rangoon, ont pu bénéficier de quelque assistance et de distribution d’eau potable. Le Programme Alimentaire Mondial (PAM, une organisation des Nations Unis) et la croix rouge birmane, connut pour ces prises de positions plus que modérés envers la junte, ont pu fournir assistance et conseils.

Un second cyclone en préparation, aux causes moins naturelles

La junte militaire qui, sous pression internationale, a fait appel à l’aide international, freine la délivrance de visas aux personnels humanitaires. Selon Paul Risley, porte parole du PAM, cela prend en général deux jours aux organisations humanitaires pour pourvoir une assistance matérielle, médicale et technique après un désastre . Mais 10 jours après le passage du cyclone, l’aide se fait toujours attendre. Les militaires n’ont pour l’instant accepté que quelques avions et bateaux asiatiques. Des centaines d’ « humanitaires » et de journalistes attendent à Bangkok le feu vert pour se rendre en Birmanie. Feu vert hypothétique car la junte a fait savoir qu’elle accepterait de recevoir les colis mais que l’aide serait acheminée par le régime lui-même. La Birmanie étant dépourvue de médias indépendants et d’un quelconque milieu associatif autonome, l’absence de contrôle sur l’acheminement du matériel et la distribution de la nourriture posent évidemment des problèmes aux organisations humanitaires. Il est fort probable qu’une partie de l’aide sera détournée par les voyous qui administrent l’Etat et n’arrivera jamais aux victimes qui en ont le plus besoin.

Ainsi, alors que la situation peine à se débloquer, les survivants doivent faire face à une deuxième catastrophe, celle-ci pas naturelle du tout. La Birmanie ne possède pas les quantités de nourritures et de médicaments nécessaires pour faire face à la situation . Les victimes commencent à mourir de faim et de maladies. Les plus chanceux se sont vus distribuer des rations de 3 pommes de terre et un kilo de riz par famille...Mais ni la quantité ni la qualité ne sont au rendez-vous .
La plupart en sont réduit à boire l’eau des rivières et des criques polluées par les milliers de corps de personnes et d’animaux qui flottent dans l’eau.

Déjà, des médecins locaux ont annoncé des cas de choléra dans les villes de Bogalay et Laputta. De nombreux cas de diarrhées et de dysenteries ont été signalés à Rangoon. Il est à craindre que beaucoup d’autres ne meurent aussi d’une recrudescence de la malaria et des nombreuses maladies qui font leur nid dans ce pays où le régime consacre moins de 3% du budget de l’Etat à la santé (contre 49 % à l’armée).

Un régime paranoïaque qui cherche à se perpétuer

Au delà de la méfiance des militaires birmans à l’égard des gouvernements occidentaux, le manque de volonté à accepter une aide humanitaire internationale, dont le régime a pourtant tant besoin, tient aussi à la situation politique interne. Ce régime xénophobe et paranoïaque vit dans la peur permanente d’un nouveau soulèvement populaire ou d’une invasion militaire américaine. Mais surtout ce qui motive cette volonté de huis clos est l’enjeu du référendum sur la nouvelle constitution, programmé le 10 mai. Le cyclone Nargis ne pouvait arriver à pire moment pour la junte militaire. Le State Peace and Development Council (SPDC), comme se fait appeler ce régime, a tout fait pour assurer un vote oui massif. L’issue politique du vote lui importe plus que la survie de ses citoyens. Rien que durant le mois d’avril, le régime a arrêté 48 militants faisant campagne contre la constitution. Toutes sortes de menaces et d’intimidations ont été proférées par les autorités locales contre ceux qui oseraient voter non : persécutions, amendes, emprisonnement, révocation des fonctionnaires, confiscation des terres, fermetures des magasins, renvoie des étudiants.
En échange d’un vote oui, toutes sortes d’incitations ont été proposées : du riz, du sel, des téléphones mobiles ici ; des contrôles médicaux gratuits là ; la libération de détenus politiques de l’infâme prison d’Insein ; l’exemption de la taxe d’habitation, etc. . Malgré la situation, le gouvernement a refusé de déplacé la date du référendum sauf dans les régions les plus touchées par le cyclone. Dans d’autres parties de la Birmanie, le régime a organisé des votes à l’avance et selon Kachin News, des centaines de votants de villages Kachin ont été forcés de voter oui par des membres de l’USDA et des groupes armés Kachin qui ont signé un cessé le feu avec le SPDC. Même chose dans certains villages du Nagaland, au nord ouest de la Birmanie où l’on arrive à un absurde « 100% de oui » .

Pour la junte les enjeux sont de taille. Cette nouvelle constitution, qui a « nécessité »14 ans pour être rédigée, représente le changement politique le plus significatif de la junte depuis les élections de 1990, élections qui avait vu la victoire écrasante de la Ligue Nationale pour la Démocratie, parti de Aung San Suu Kyi. La constitution est rédigée dans le but d’assoir le pouvoir des militaires en légitimant leur participation aux affaires de l’Etat.

En termes concrets, 25% des sièges des deux chambres seraient attribués à des militaires directement cooptés par le commandement en chef de la Tatmadaw (l’armée birmane). Dans le même temps, pour pouvoir modifier la constitution il faudrait obtenir le soutien d’au moins 20% des membres du parlement suivi d’un vote de 75% des parlementaires pour pouvoir soumettre un amendement à un référendum dans lequel il faudrait obtenir 50% des voix en faveur du changement ! Autant dire qu’avec 25% de militaires désignés dans les deux chambres, la junte se garantie une stabilité au moins au niveau parlementaire. Sans compter que la Tatmadaw s’octroie constitutionnellement la responsabilité de « sauvegarder la constitution nationale » .

Des intérêts qui ont peu à voir avec l’urgence humanitaire.
L’incommensurable responsabilité de la junte militaire dans cette crise humanitaire ne doit pas faire oublier que la situation a été récupérée de toute part.

Le comportement des classes moyennes et des milieux d’affaires birmans, les principaux supporters de l’opposition pro-occidentale, dont Aung San Suu Kyi est l’icone, a montré qu’ils ne sont ni en mesure de prendre en charge les reines du pays ni à la hauteur de la tache. Dès après le passage du cyclone, les petites et moyennes entreprises ont augmenté les prix des biens de première nécessité de 200 à 400% . Dans un pays où la grande majorité des 50 millions d’habitants vit avec moins de 1 dollar par jour, ces comportements de profiteurs vont avoir de terribles effets sur la population, particulièrement les plus vieux et les plus jeunes, renforçant les effets secondaires liés au passage du cyclone et à l’inadéquation, voire l’absence d’aide aux démunis.
Les puissances occidentales ont aussi exploité la situation créée par le passage du cyclone pour faire avancer leur propre agenda, à savoir ouvrir la Birmanie aux investisseurs occidentaux, sans restriction comme c’est maintenant le cas au Cambodge. Les puissances occidentales cherchent à contrer l’influence de la Chine qui utilise les routes et les ports Birmans pour désenclaver ses régions occidentales sous développées. Un gouvernement plus malléable pourrait, en particulier, revenir sur les accords passés entre la Chine et la Birmanie. Ainsi, le ministre des affaires étrangères français, Bernard Kouchner, a suggéré dès le 6 mai que les puissances occidentales fassent valoir « le droit d’ingérence humanitaire » et ainsi déployer des aides militaires et civiles sans le consentement du gouvernement birman.

La très grande médiatisation de la catastrophe et de l’insuffisance de la réponse du gouvernement birman, est utilisée par l’administration américaine pour mettre les associations humanitaires et les journalistes en ordre derrière sa politique agressive de changement de régime.
Peu d’organisations humanitaires ont besoin d’être convaincues. Très liée à la foule de missionnaires qui travaillent aux frontières birmanes depuis la période coloniale britannique, l’ « industrie » de l’aide humanitaire, qui s’attend à recevoir des dizaines de millions de dollars quand la junte birmane va s’effondrer, est incapable de garder du recul par rapport aux intérêts des grandes puissances dans la région.
Un petit nombre d’organisations internationales de solidarité tente d’aller à contre courant de cette déprimante situation. Des groupes bouddhistes en Asie ont trouvé des chemins pour aider les birmans réfugiés dans les monastères et les temples. D’autres organisations sont liées à des groupes d’émigrés, d’étudiants et des organisations militantes pro-démocraties lesquels n’ont pas tous succombés à l’offensive américaine et à ses largesses.

Une situation humanitaire et politique mouvante

Dans les prochaines semaines nous allons malheureusement être les témoins de la lutte pour la survie de centaines de milliers de Birmans laissés sans abris par le cyclone Nargis, mais aussi des millions qui sont lentement affamés par la conjonction de l’incompétence du régime, la politique agressive américaine et la voracité des profiteurs locaux.
C’est aussi une période durant laquelle pourraient bien se redessiner les contours politiques de la Birmanie et peut être l’effondrement de ce monstrueux régime au pouvoir depuis plus de 40 ans .

Marc Johnson était à Rangoon lors du passage du cyclone Nargis. Il est actuellement engagé dans des efforts de coordination de l’aide en Thaïlande.

Danielle Sabai est correspondante d’Inprecor pour l’Asie du Sud Est. Elle vit à Bangkok.