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Au-delà du rejet de la loi pour la légalisation de l’avortement en Argentine : une quatrième vague féministe ?

Jeudi 6 septembre 2018, par Bettina Ghio, Dolores Fenoy, Dora Barrancos, Fanny Gallot

Cet entretien a été d'abord publié sur le site de Contretemps

Le 8 août 2018, le Sénat a finalement rejeté la proposition de loi pour la légalisation de l'avortement en Argentine proposée par la Campagne pour le droit à l'avortement légal gratuit et sûr [1]. Croire de ce fait que les centaines de milliers de femmes mobilisées ont perdu serait réducteur. Comme le précisait la militante féministe Dolores Fenoy juste avant le vote : « Le mouvement va continuer quoi qu'il arrive. On sera sûrement tristes, on aura moins d'énergie, mais jamais, jamais, on ne sera ni démoralisées ni moins encore démobilisées ». Et depuis le vote, de nombreux textes circulent sur les réseaux sociaux précisant que « nous avons gagné »[2].

En effet, il s'agit d'une lame de fond féministe qui submerge le pays, plusieurs éditorialistes argentins ont d'ailleurs parlé d'une « révolution des filles » – car les jeunes filles de 13 à 20 ans sont motrices dans ce mouvement : « les filles qui occupent, majoritairement, les rues, les collèges, les métros, les bus, les places, les repas de familles, les réseaux sociaux, ont moins de 25 ans »[3]. Le 13 juin, elles sont un million à veiller devant le Congrès quand les députés devaient se prononcer sur le projet de loi. Le 1er août, elles organisent par exemple une opération Araignée dans le métro de Buenos Aires et chaque ligne évoque un aspect essentiel pour la mobilisation : « la ligne A met en scène la revendication de la loi dans une perspective de droits humains exigeant le droit à décider pour nos propres corps » ; « La ligne D exige l'éducation sexuelle intégrale[4] pour découvrir, la pilule contraceptive pour profiter, et l'avortement légal pour décider en toute liberté et pour faire un monde habitable pour tout·e·s ».

Cette mobilisation d'ampleur intervient après celle lancée par « Ni una menos » (« Pas une de moins ») – un collectif de journalistes et d'intellectuelles – qui avait rassemblé environ 300000 Argentines dans la rue le 3 juin 2015 pour dénoncer les violences machistes suite à une vague de féminicides début 2015. Elle s'inscrit également dans un processus de plusieurs décennies marqués par les Rencontres Nationales de femmes qui se réunissent chaque année dans une ville différente du pays et ont chaque fois regroupé davantage de participant·e·s : elles étaient 100000 à Rosario en 2016, par exemple.

Enfin, cette vague féministe argentine n'est pas isolée puisqu'elle embrase le continent et au-delà : le Chili est également marqué par des manifestations très importantes, avec des échanges réguliers de militantes entre les deux pays ; des collectifs de militantes se forment également au Mexique[5] ; la grève des femmes du 8 mars 2018 a été historique dans l'Etat Espagnol…

Contretemps était à Buenos Aires quelques jours avant le vote du Sénat. Deux entretiens ont alors été réalisés permettant de retracer la construction et les enjeux du mouvement féministe en cours : l'un avec Dolores Fenoy et l'autre avec Dora Barrancos. Puis, peu de temps après le rejet du Sénat, nous avons posé quelques questions à des collégiennes et des lycéennes impliquées dans le mouvement.

Dolores Fenoy est militante féministe depuis plus de 30 ans. Psychologue de profession, depuis presque dix-neuf ans, elle est la coordinatrice générale du 0800, un numéro de téléphone mis en place par le ministère de la Santé. Elle participe depuis le début à la Campagne nationale pour le droit à l'avortement légal, gratuit et sûr.

Contretemps : En quoi consiste exactement le 0800 ?

DF : Le 0800 est le seul système d'accueil téléphonique du ministère de la Santé de la nation. Il s'agit d'une ligne téléphonique gratuite centralisée, qui répond de façon confidentielle aux demandes de la population de toutes les provinces du pays. Et, depuis sept ans, il existe une ligne spécifique pour la Santé sexuelle et reproductive. A partir de cette ligne, on prend en charge toutes les demandes d'informations, de conseils, d'assistance, de soutien et on donne, bien évidement, de l'information sur tout ce qui concerne la santé sexuelle et reproductive. Cette ligne dépend du Programme national de santé sexuelle et de procréation responsable qui existe en Argentine depuis 2002[6]. On informe sur les différentes méthodes contraceptives qu'on propose par la suite gratuitement aux femmes.

Ce service est particulièrement destiné aux personnes qui dépendent exclusivement du régime de santé public. Il faut savoir qu'en Argentine existent trois sous-systèmes de santé : le public, le privé (connu comme « prepagas », avec des prix de prise en charge très élevés) et celui des « Obras sociales » (Mutuelles) qui s'applique seulement aux salariés. Cette ligne téléphonique accueille alors les populations qui ne bénéficient pas de la « Obra social » et moins encore du secteur privé. On donne alors toutes les informations dont les gens ont besoin et on traite, bien évidement, de nombreuses situations de grossesses non désirées. Jusqu'ici, ne concernaient que les cas de danger pour la vie ou la santé de la mère ou en cas de viol[7]. Mais depuis que le débat a été lancé en mars dernier, quand le projet de loi de 2018 a été présenté grâce à la Campagne, le nombre d'appels pour une interruption volontaire de grossesse à considérablement augmenté.

On traite toutes ces demandes et, le jour même, on transmet les informations à la Direction de santé sexuelle de la Nation qui dirige ensuite la personne concernée vers un service de santé proche de son domicile, où elle est reçue et assistée convenablement avec le respect qu'elle mérite. On voit à ce moment-là si la demande peut ou non s'insérer dans les cas de figure envisagés par la loi existante. Malgré cette logistique en place, il y a beaucoup d'obstacles, voilà pourquoi il serait plus facile si nous avions une loi légalisant l'avortement. En effet, il y a des professionnels de santé qui refusent de recevoir ces femmes, d'autres jouent la montre en demandant des examens inutiles ou des rendez-vous avec des psychologues inutiles également. Pour toute demande d'avortement, il faut prendre en compte non seulement le danger pour la santé physique de la femme mais aussi psychologique. Par ailleurs, dans la plupart de cas de grossesses non désirées de femmes mineurs, ces grossesses sont le résultat de violences sexuelles, très souvent au sein de la même famille, et ce cas de figure est considéré par la loi en vigueur, car il s'agit d'un viol.

Contretemps : Comment la Campagne a-t-elle commencé ?

DF : La Campagne a treize ans de vie active et elle naît à partir des Rencontres nationales de femmes, qui existent dans notre pays depuis trente trois ans. Au début des années 1990, lors d'une de ces rencontres, l'avocate et camarade Dora Coledesky revenant de son exil en France, amène la question de la lutte pour le droit à l'avortement. C'était une époque où il n'existait aucune mesure publique ni de santé ni d'éducation sexuelle, on ne distribuait même pas de méthodes contraceptives. Au début, ça nous semblait donc impossible d'obtenir une loi pour le droit à l'avortement : nous n'avions même pas l'accès à la contraception ! Il nous semblait alors plus logique de revendiquer ça dans un premier temps et de lutter ensuite pour le droit à l'avortement. Dora reste la pionnière, elle a été le germe de cette lutte en Argentine. On a crée ensuite au sein de ces rencontres des ateliers pour discuter sur le droit à l'avortement, pour débattre notamment sur les stratégies possibles pour y accéder. A la fin des années 1990, on a crée une Commission pour le Droit à l'avortement, mais il y avait toujours au sein des Rencontres nationales l'espace pour discuter sur cette thématique. C'est ainsi qu'en 2005 on crée ce qu'on connaît sous le nom de la « Campagne nationale pour le droit à l'avortement, légal, gratuit, libre et sûr », et depuis elle n'a fait que grandir.

Contretemps : Et l'impact du mouvement Ni una menos ?

DF : Ce mouvement est venu beaucoup plus tard. Ce sont les Rencontres nationales qui ont apporté l'essentiel de la masse critique ; elles sont le pilier, le fondement qui a fait possible les basses pour tout le reste. Ni una menos n'existerait même pas s'il n'y avait pas eu au préalable toutes les discussions et le travail au sein des rencontres. Ce mouvement apparaît en 2015 comme réaction à un nouveau cas de féminicide qui apparaît comme le summum de tous les autres assassinats de femmes et de jeunes filles. Il y a eu à ce moment-là une manifestation impressionnante, mais le mouvement des femmes et féministe a toujours été fort en Argentine, et nous avons une longue histoire de luttes. Par exemple en 1982, encore sous la dictature militaire, avec un groupe de femmes, nous revendiquions le droit au plaisir sexuel féminin devant le Congrès de la nation. Avec le retour de la démocratie, en 1983 nous travaillons sur la violence faites au femmes, nous nous sommes battues aussi pour le rétablissement de l'autorité parentale partagée en 1985 et ensuite pour droit au divorce en 1987.

Contretemps : Comment arrive-t-on aujourd'hui à proposer ce projet de loi de droit à avortement, c'est grâce à la Campagne ?

DF : Le Projet de loi a été rédigé au sein même de la Campagne, mais il n'a pas été le premier, car il s'agit de la septième présentation du projet à la Chambre de Députés. On le présente tous les deux ans. C'est une question du temps parlementaire, car en Argentine on renouvelle la moitié des sièges tous les deux ans.

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