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NAIROBI 2007

APRES NAIROBI,

Mercredi 18 avril 2007, par Gustave Massiah

Le Forum Social Mondial de Nairobi a été, de mon point de vue, un très bon Forum. Un des plus intéressants parce qu’un des plus contradictoires. Nairobi a démontré la vigueur du processus des Forums sociaux mondiaux et du mouvement altermondialiste. Le mouvement altermondialiste ne se résume pas aux Forums Sociaux, mais le processus des forums y occupe une place particulière. Le FSM de Nairobi a été révélateur des questions posées à ce processus. Au début les problèmes, les difficultés et les très fortes contradictions se sont accumulés. Il a fallu deux jours pour que la dynamique du processus des Forums l’emporte sur les interrogations de départ.

La dimension mondiale du Forum Social Mondial a été bonne. Il y avait de fortes délégations de tous les continents (Indiens, pakistanais, brésiliens, italiens, français, etc.) Les progrès étaient très sensibles dans l’approfondissement des débats et de l’élaboration ainsi que dans la construction des réseaux mondiaux. Cette progression a été visible sur une série de questions, comme par exemple l’eau, la dette, la souveraineté alimentaire, les rapports entre l’Europe et l’Afrique et notamment entre la France et l’Afrique. Il y a eu un élargissement des réseaux présents et réellement impliqués. Pour prendre un exemple, le « Caucus » sur les droits humains ; la tente de 500 personnes a été remplie en permanence et près de 80 réseaux ont participé à sa préparation. De même pour la dette, des réseaux aussi différents que Eurodad, le CADTM ou Jubilee Sud ont travaillé en commun à la construction de ces espaces. Sur les migrations, il y a eu un vrai débat dans la continuité des forums de Bamako et d’Athènes. La construction d’un réseau vraiment mondial a été amorcée à partir des associations de migrants en Europe et du réseau Migreurop, des associations africaines, des associations des Etats-Unis, du Mexique, des Philippines, d’Indonésie, etc.

La dimension africaine du Forum Social Mondial a été excellente. D’abord par la participation : 1300 Tanzaniens, 1000 Ougandais, 800 Sud-Africains, 700 éthiopiens, 300 Sénégalais, 150 Congolais de RDC, etc. Plusieurs des grandes délégations africaines avaient une composition populaire affirmée ; elles ont mobilisé des mouvements populaires et ont été préparé par des Forums sociaux nationaux. L’Afrique est le continent sur laquelle il y a eu le plus de Forums sociaux nationaux (plus d’une dizaine en 2006). Une des réussites du Forum est d’ailleurs la forte présence syndicale. Près de cinquante syndicats africains ont participé activement au Forum. On a même vu arriver une délégation de 115 syndicalistes Soudanais. Le mouvement syndical africain a connu là sa première apparition publique à l’échelle du continent.

Nous avions la crainte que le FSM n’aille pas plus loin que le forum polycentrique de Bamako. Cela n’a pas été le cas. Les Forums (continentaux, nationaux, locaux) se renforcent les uns les autres, renforcent les sociétés civiles. A Bamako, on a vu la reconnaissance et la visibilité d’une société civile africaine structurée : organisations paysannes, syndicats de base (travailleurs des mines…), comités pour l’annulation de la dette, associations de femmes, de quartiers, de paix, de migrants, un mouvement écologiste qui démarre, etc. A Nairobi, c’est plus la dimension africaine qui a été marquante, une rencontre entre les différentes Afriques, avec la volonté et la difficulté de dépasser les frontières linguistiques coloniales. Le swahili, grande langue régionale a été très présent. On peut parler aujourd’hui, à travers sa diversité et ses contradictions, de l’émergence d’un mouvement social et citoyen africain à l’échelle du continent.

La dimension kenyane du Forum Social Mondial a été beaucoup moins convaincante. Au delà des problèmes d’organisation, les affrontements au sein du mouvement social kenyan ont été très aigus. Du point de vue de l’affluence, l’estimation la plus basse était de 30 000 personnes, l’estimation haute de 60 000. Pour un pays de la taille du Kenya c’est tout à fait impressionnant. Il est un peu tôt pour apprécier l’impact local, le Forum jouera un rôle déclencheur et formateur qui peut déboucher sur une réelle avancée.

Les questions soulevées par le processus sont nombreuses. Les critiques faites à l’organisation du FSM dans les choix et les procédures de mises en œuvre sont légitimes. Il ne faudrait pas qu’elles masquent les problèmes soulevés par le processus et qui étaient, d’une manière ou d’une autre, présentes dans les forums précédents.

L’élargissement géographique a progressé. Nous savions qu’un forum en Afrique ne serait pas facile. D’autant que l’Afrique du Sud ne s’était pas portée candidate. Or il n’y a pas beaucoup de pays africains qui peuvent accueillir un FSM, du point de vue de leur taille et de la force de leur mouvement social. Le format actuel du FSM ne peut pas être facilement localisé dans beaucoup de villes.

La mesure de l’impact d’un FSM est aussi difficile. D’autant qu’il y a une différence entre l’impact d’un événement forum et l’impact du processus des forums. La question du nombre des participants est à relativiser. Mais la médiatisation y ramène lourdement et pousse au gigantisme. La médiatisation elle-même est relative, attendons-nous une visibilité marquante, ou une « sympathie » des médias ? L’impact que nous recherchons est d’abord qualitatif ; il s’agit plus de la diversité et de la convergence que de la standardisation. L’évolution est patente de ce point de vue ; par exemple, les sujets sont traités de manière bien plus approfondie qu’au début des FSM.

L’élargissement des bases sociales n’est certainement pas suffisante, elle est pourtant réelle. Les syndicats de travailleurs, les organisations paysannes et les associations d’habitants sont présents depuis le début ; ainsi au Brésil la CUT, le MST ou le MNLN et à Nairobi les syndicats africains. La présence des plus pauvres et des exclus est plus difficile. La participation des No-Vox a marqué une étape qui s’est consolidée, notamment avec les migrants à Bamako ; ce sont les Dalits à Mumbai qui ont assuré un tournant qualitatif.

La participation des pauvres et des exclus demande un effort volontariste continu et difficile ; particulièrement pour assurer la participation des associations représentatives de ces couches populaires au Forum. Pour les NoVox, les Dalits à Mumbai, les pêcheurs à Karachi, leur accès au Forum s’est fait à travers leurs associations, ils étaient (ou s’étaient) organisés. Il est beaucoup plus difficile de participer au Forum de manière complètement individuelle. A Nairobi, les choix ont été très malheureux : éloignement sans navettes gratuites, prix d’entrée très élevé pour les pauvres, péréquation insuffisante, ouverture insuffisante pour une partie des associations des bidonvilles.

L’exigence éthique dans la conduite des FSM est une question essentielle. La question de l’accès des pauvres a montré une très forte élévation des exigences éthiques du mouvement altermondialiste. La revendication d’un autre monde peut-elle se satisfaire de la poursuite des comportements dominants que l’on rejette ? Les Forums doivent aussi être des vitrines d’un autre monde possible. Trois grandes questions ont été posées quand aux compromis acceptables : comment assurer l’organisation et la sécurité d’un événement comme le Forum ? quelle mode de consommation accepter dans les Forums ? comment financer les forums ?

L’élargissement politique du processus des Forums se pose continuellement. Il n’est pas anormal que des contradictions, voire des affrontements, opposent des composantes différentes du mouvement social et citoyen d’un pays ou d’une région. Il y a eu plusieurs fois des contre-forums, comme par exemple à Londres ou à Mumbaï. A Nairobi, le People’s Parliament qui a joué un rôle très important dans l’ouverture du FSM, a organisé un autre Forum. Dans le rapport qu’elle a rédigé après le Forum, Wangui, la représentante du People’s Parliament, indique que ce Forum n’a pas été organisé contre le FSM mais parce que nous ne pouvions y participer. Elle déclare par ailleurs son appui au processus des Forums sociaux.

La question de l’élargissement politique porte aussi sur la présence de plus en plus forte de certains mouvements, comme les très grosses ONG, défendant des positions plus modérées. Il ne suffit pas de proposer de rétablir l’équilibre en invitant les autres courants à être plus présents : il faut veiller à ce que les moyens plus importants des grosses associations ne leur permettent pas d’influencer ou de contrôler l’évolution des forums.

L’articulation entre élargissement et radicalisation est la question la plus importante aujourd’hui pour le processus des forums sociaux. Le mouvement altermondialiste part du refus de la mondialisation néolibérale et de la conviction qu’un autre monde est possible et qu’il implique une rupture avec la pensée dominante et les politiques néolibérales. L’élargissement est un gage de succès pour le processus, à condition d’éviter l’affadissement du mouvement. L’approfondissement des engagements est une nécessité à condition d’éviter les exclusions et le sectarisme. Dans le langage du forum on parle de la liaison entre la convergence et la juxtaposition, l’horizontalité et la définition de priorités et d’axes de mobilisation, l’ordonnancement et l’agglutination (« brésilianisme » qui renvoie à l’appel à se regrouper sur une base autogérée)

Une expérience de convergence a été tentée le quatrième jour du FSM : la proposition de se regrouper, sans renoncer aux activités autogérées, le matin à partir des réseaux ou des campagnes et l’après-midi à travers des thématiques identifiées (21 thématiques à partir des 1100 activités inscrites) pour définir des propositions et des mobilisations. La démarche a été jugée intéressante, les résultats n’ont pas été concluants du fait de l’absence d’une préparation suffisante avant le forum et des difficultés d’organisation dans le changement de rythme.

Le débat stratégique sur l’élargissement et la radicalisation, sur la forme du Forum et l’évolution du processus renvoie à un débat plus fondamental, celui de l’horizon de la transformation sociale. Suivant que l’on est plus sensible à l’urgence de la situation et à la nécessité de définir des objectifs à moyen terme ou que l’on met l’accent sur le caractère historique du mouvement altermondialiste et que l’on se situe sur la longue période. C’est à partir de là que se définissent les discussions sur l’essoufflement du mouvement ou sur sa permanence. C’est pourquoi, le débat fondamental du mouvement est le débat stratégique, la pensée stratégique permettant de relier les actions à court terme et les objectifs à long terme, l’urgence de la réponse aux situations inacceptables et la transformation en profondeur des sociétés et du monde.

UN NOUVEAU CYCLE DES FORUMS SOCIAUX MONDIAUX

Je reprends, ci-dessous, mon intervention au Conseil International de Parme, en Octobre 2006. Le FSM de Nairobi me semble confirmer les hypothèses que j’avais alors proposé.

Le mouvement altermondialiste n’est pas en panne. Il est de bon ton d’annoncer son essoufflement, et pourtant il ne cesse de s’élargir et de s’approfondir. Elargissement géographique d’abord comme en témoigne les Forums sociaux mondiaux de Porto Alegre, Mumbaï et demain Nairobi ; le forum polycentrique de Bamako, Caracas et Karachi ; les forums continentaux et les forums nationaux dont celui des Etats-Unis en juin 2006 à Atlanta ; la cascade ininterrompue des forums locaux. Elargissement social avec les mouvements paysans dont les mouvements de sans-terre, les syndicats ouvriers, les No-Vox dont les Dalits, les comités de quartiers dégradés et de bidonvilles, les forums de migrants, la marche mondiale des femmes, les camps de jeunes. Elargissement thématique avec les forums thématiques comme ceux de l’éducation, de l’eau et les forums associés des autorités locales, des parlementaires, des juges, etc.

Le mouvement altermondialiste a connu une montée en puissance considérable en un temps très court, en moins de dix ans. Pour autant, il n’a pas gagné. Il aurait été étonnant de gagner en si peu de temps ; d’autant qu’il n’est pas très simple de définir ce que gagner veut dire. Le mouvement altermondialiste est un mouvement de long terme qui s’inscrit dans la durée. Ce mouvement évolue en fonction des situations. Proposons quelques hypothèses.

Première hypothèse : le mouvement altermondialiste entre dans une nouvelle période. Nous achevons un cycle du processus des forums sociaux mondiaux, celui qui a été commencé après Seattle. Il s’agit de définir les éléments du projet correspondant à cette nouvelle période. Des changements politiques importants sont en gestation. D’autant que le néolibéralisme est en crise et que la phase néo-libérale de la mondialisation est probablement en cours d’achèvement. Nous arrivons aux limites de l’hégémonie du capital financier et de sa logique « court-termiste ». L’hégémonie économique états-unienne est épuisée. La montée en puissance économique de la Chine, de l’Inde et aussi du Brésil changent la donne. La guerre perpétuelle suscite de nouvelles contradictions et les élections aux Etats-Unis introduisent des incertitudes sur la conduite des guerres. La situation en France va évoluer dans les périodes électorales et de recomposition politique. Le mouvement politique en Amérique Latine redéfinit, dans la diversité des situations, de nouveaux rapports entre mouvements et gouvernements.

Deuxième hypothèse : le mouvement altermondialiste a concrétisé une alternative. En partant de la contestation du néolibéralisme, le mouvement a affirmé le refus de la fatalité et est passé de la résistance à la contre-offensive et à la mise en avant d’alternatives. L’orientation stratégique qui s’est imposée à travers les Forums est la suivante : à l’organisation des sociétés et du monde par l’ajustement au marché mondial et la subordination au marché mondial des capitaux nous opposons l’organisation des sociétés et du monde autour du principe de l’accès aux droits pour tous. Ce principe a déjà changé la nature des mouvements dont la convergence forme la caractéristique principale de l’altermondialisme ; chacun des mouvements a évolué en intériorisant dans ses références la priorité donnée à l’accès aux droits pour tous.

Troisième hypothèse : le mouvement altermondialiste doit s’opposer à la nouvelle offensive idéologique. Le néo-conservatisme qui construit la suprématie du militaire et de la guerre perpétuelle et préventive. La structuration de l’économique par les discriminations et le racisme. La montée de l’idéologie sécuritaire, des retours identitaires, des fondamentalismes, de la tolérance zéro, de la criminalisation des mouvements.

Quatrième hypothèse : les modalités du mouvement altermondialiste se sont enrichies. Elles combinent les luttes et les résistances, les campagnes et les mobilisations, les pratiques sociales innovantes, l’élaboration, les alternatives, les propositions de négociation. Elles mettent en avant la construction d’une nouvelle culture politique qui chemine dans le fonctionnement des Forums. L’expertise citoyenne conteste le monopole de l’expertise dominante et de la pensée unique ; elle concrétise le passage de « TINA » (There Is No Alternative) cher à Madame Tatcher à la capacité de penser un autre monde possible.

Cinquième hypothèse : Le mouvement altermondialiste est un mouvement historique qui s’inscrit dans la durée. Il prolonge et renouvelle les trois mouvements historiques précédents. Le mouvement historique de la décolonisation ; et de ce point de vue l’altermondialisme a modifié en profondeur les représentations Nord-Sud au profit d’un projet commun. Le mouvement historique des luttes ouvrières ; et de ce point de vue la mutation vers un mouvement social et citoyen mondial. Le mouvement des luttes pour la démocratie à partir des années 1960-70 ; et de ce point de vue le renouvellement de l’impératif démocratique après l’implosion du soviétisme en 1989 et les régressions portées par les idéologies sécuritaires.