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LIBAN

Une introduction au Hezbollah

Vendredi 13 octobre 2006, par DEEB Lara

Le Hezbollah, ce mouvement chiite libanais dont les miliciens sont en train de combattre contre l’armée israélienne dans le sud du Liban, est présenté de manière erronée dans la majorité des couvertures médiatiques du conflit en cours. Bien plus qu’une simple milice, ce mouvement est aussi un parti politique, qui joue un rôle fondamental dans la vie politique libanaise et qui fournit des services sociaux considérables à la population. Nullement une émanation de je ne sais trop quel sponsoring iranien ou syrien, le Hezbollah est né du combat contre l’occupation israélienne du sud Liban entre 1982 et 2000 et, plus généralement, afin de défendre la communauté chiite du Liban, opprimée au cours des siècles. Bien qu’il ait beaucoup d’adversaires au Liban, le Hezbollah est totalement chez lui dans ce pays, dont il est un élément constitutif. L’unique aspect positif de la campagne militaire israélienne est d’en apporter la démonstration.

Les Chiites libanais et l’État libanais

Au Liban, la relation entre l’État et la société est de nature "confessionnelle". Le pouvoir gouvernemental et les responsabilités sont alloués sur la base de l’appartenance religieuse. Il y a dix-huit communautés ethnico-confessionnelles officiellement reconnues dans ce pays, de nos jours. La distribution des pouvoirs, fixée en 1943 par une loi non écrite — le Pacte National, conclu entre les chrétiens maronites et les musulmans sunnites à la fin du Mandat français — confère l’essentiel du pouvoir à un Président de la République (nécessairement) chrétien maronite et à un Premier ministre (nécessairement) musulman sunnite, la fonction relativement moins prestigieuse de président du Parlement échouant à un musulman chiite. Les autres fonctions gouvernementales et les sièges restants au Parlement sont distribués en fonction d’un ratio de 6 chrétiens contre 5 musulmans. Ces arrangements respectent prétendument la répartition de la population libanaise relevée lors du recensement de 1932, le dernier ( !) à avoir été réalisé dans le pays.

Ce système confessionnel est dépassé, car il ne prend pas en compte les changements démographiques. La communauté chiite ayant connu un accroissement plus rapide que les autres communautés, l’inflexibilité du système a aggravé sa sous-représentation au gouvernement. Concomitamment, l’appartenance communautaire devenait de plus en plus un moyen d’accéder aux ressources de l’État, le gouvernement jetant l’argent à pleines poignées pour créer des réseaux et des institutions à base confessionnelle, comme les écoles et les hôpitaux. Les Chiites étant sous-représentés au gouvernement, ils n’ont pas pu canaliser autant de ressources financières que les autres vers leur communauté, ce qui a eu pour effet de créer une pauvreté disproportionnée chez les Chiites libanais. Cet effet a été aggravé par le fait que les sièges chiites au Parlement étaient traditionnellement occupés par des propriétaires terriens féodaux et par d’autres élites coupées du peuple.

Jusqu’aux années 1960, la majorité des Chiites du Liban vivaient dans des régions rurales, principalement dans le Sud et dans la vallée de la Bekaa, où les conditions de vie étaient très loin d’atteindre le niveau de développement des autres régions du pays. A la suite d’un programme de modernisation qui créa un réseau routier et introduisit des politiques de cultures de rapport [lucratives] dans les campagnes, beaucoup de musulmans chiites émigrèrent à Beyrouth, où ils s’installèrent en créant une zone de banlieues déshéritées autour de la capitale. L’urbanisation rapide du Liban, résultant de son insertion dans l’économie capitaliste mondiale, accentua encore les disparités économiques au sein de sa population.

Les origines

Initialement, cette population urbaine composée essentiellement de Chiites libanais déshérités n’était pas mobilisée en fonction de lignes sectaires. Dans les années 1960 et au début des années 1970, les Chiites constituaient l’essentiel des militants et des dirigeants du Parti Communiste Libanais et du Parti Socialiste National Syrien. Mais, à la fin des années 1970, Sayyid Musa Al Sadr, un clerc musulman charismatique qui avait étudié dans la ville sainte chiite irakienne de Najaf, commença à entrer en concurrence avec les partis de gauche, conquérant la loyauté de la jeunesse chiite. Al Sadr leur offrit l’alternative du "Mouvement des Déshérités", dédié à l’obtention par les déshérités de leurs droits politiques au sein de la société civile libanaise. Une milice émanant de ce mouvement, Amal, fut fondée au début de la guerre civile libanaise, en 1975. Aux côtés d’Al Sadr, il y avait aussi d’autres chefs religieux chiites libanais, dont la plupart avaient eux aussi étudié à Najaf et qui oeuvraient activement à établir des réseaux sociaux et religieux de base dans les banlieues chiites de Beyrouth. Parmi eux, nous citerons Sayyid Muhammad Husayn Fadlallah, qui est aujourd’hui une des "sources d’émulation" les plus respectées parmi les Chiites, au Liban, mais aussi bien au-delà des frontières libanaises, et Sayyid Hasan Nasrallah. Une "source d’émulation" [marja’ al-taqlîd] est un érudit religieux dont l’érudition est si largement reconnue que les Chiites musulmans s’attachent à connaître son avis dans les questions religieuses, et à le suivre. Chez les Chiites, le titre de "sayyid" [maître, seigneur, NDT] indique une revendication d’appartenir à la lignée de Mohamed, le prophète de l’Islam.

Entre 1978 et 1982, une série d’événements propulsa à l’avant-scène la mobilisation chiite naissante et la coupa encore un peu plus des partis de gauche : deux invasions du Liban par Israël, la disparition inexpliquée de Musa Al Sadr et la révolution islamique en Iran. En 1978, en visite en Libye, Al Sadr s’évanouit mystérieusement dans le paysage, et c’est cette disparition qui suscita son immense popularité. Cette même année, pour repousser les combattants de l’OLP qui étaient alors basés au Liban, Israël envahit le sud du pays, déplaçant 250 000 personnes. La première conséquence de ces deux événements fut la revitalisation du mouvement Amal, dont les miliciens combattirent les guérilleros de l’OLP au Sud-Liban. Les Chiites avaient de plus en plus le sentiment que la gauche libanaise avait échoué, tant dans l’obtention de plus de droits, pour les pauvres, que dans la protection du Sud contre les combats entre l’OLP et Israël. L’année suivante, la révolution islamique en Iran donna un nouveau type de modèle à suivre aux musulmans chiites du monde entier, et elle offrit une vision du monde alternative au capitalisme libéral occidental, différente de celle prônée par les mouvements de gauche.

Le dernier ingrédient — sans nul doute le plus important — de ce salmigondis d’événements, ce fut la deuxième invasion du Liban, en juin 1982. Cette fois-ci, les troupes israéliennes, déterminées à chasser totalement l’OLP du Liban, foncèrent vers le Nord et assiégèrent Beyrouth. Des dizaines de milliers de Libanais furent tués et blessés au cours de cette invasion, et 450 000 Libanais étaient chassés de chez eux. Entre le 16 et le 18 septembre 1982, sous la protection et la supervision de l’armée israélienne sous les ordres d’Ariel Sharon alors ministre israélien de la Défense, une unité de la milice des Phalangistes libanais pénétra dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila, à Beyrouth, et ces Phalangistes violèrent, assassinèrent et mutilèrent atrocement des milliers de civils. Environ un quart de ces réfugiés étaient des Chiites libanais qui avaient fui la violence déchaînée dans le Sud. L’importance du rôle joué par l’invasion israélienne du Liban, en 1982, dans l’apparition du Hezbollah ne saurait être sous-estimée.

À la suite des événements de 1982, beaucoup de membres éminents du mouvement Amal quittèrent ce parti, qui était de plus en plus impliqué dans des politiques venues d’en haut et de plus en plus détaché des luttes populaires contre la pauvreté et l’occupation israélienne. Durant ces années, un certain nombre de petits groupes armés composés d’hommes jeunes, organisés sous la bannière de l’Islam, émergèrent dans le Sud, dans la vallée de la Bekaa et dans les banlieues de Beyrouth. Ces groupes étaient voués à la lutte contre l’armée israélienne d’occupation et ils prirent part, aussi, à la guerre civile libanaise, qui mettait à l’époque aux prises quelque quinze [15 !] armées et milices diverses. La formation militaire de base et l’équipement des milices chiites furent fournis par l’Iran. Avec le temps, ces groupes fusionnèrent, fondant le Hezbollah, mais l’existence formelle de ce "Parti de Dieu" [car telle est la signification de Hezbollah, NDT] et de son aile armée, la Résistance Islamique, ne fut annoncée que le 16 février 1985, dans une "Lettre ouverte aux opprimés du Liban et du monde entier".

Structure et commandement

Depuis 1985, le Hezbollah a développé une structure interne complexe. Dans les années 1980, un conseil religieux réunissant des dirigeants éminents, appelé ëmajlis-al-shura’, fut formé [majlis-al-shura = conseil de la concertation et du consensus, NDT]. Ce conseil composé de sept membres s’enrichit de branches chargées des divers aspects du fonctionnement du groupe, avec des comités des questions financières, juridiques, sociales, politiques et militaires. Il y avait également des conseils locaux, à Beyrouth, dans la Bekaa et dans le Sud. Vers la fin de la guerre civile libanaise, le Hezbollah commençant à prendre part à la vie politique de l’État libanais, deux autres organismes de prise de décision politique furent institués : un conseil exécutif et un bureau politique.

Sayyid Muhammad Husayn Fadlallah est souvent qualifié de "chef spirituel" du Hezbollah. Cependant, tant lui-même que le parti ont à de multiples reprises rejeté ce type de relation et, de fait, il y a eu, durant un certain temps, une coupure, entre lui-même et le parti, sur la nature de l’institution islamique chiite qu’est la marja’iyya. Cette marja’iyya réfère à la pratique et à l’institution consistant à suivre ou à imiter un "marja’ al-taqlîd", c’est-à-dire un érudit musulman chiite digne d’être émulé. Fadlallah pense que les théologiens doivent travailler dans toutes sortes d’institutions et qu’ils ne doivent pas être affiliés à un seul parti politique, ni être impliqués dans les affaires triviales du gouvernement des choses d’ici-bas. En cela, il est très proche de la jurisprudence chiite traditionnelle, et très éloigné du concept de ’velayat-e faqih" [le gouvernement des clercs (expression persane, NDT)] promulgué par l’Ayatollah Ruhollah Khomeini, d’Iran.

Le Hezbollah et son majlis al-shura [son conseil consultatif] marchent sur les brisées de l’Ayatollah Ali Khamenei, le successeur du Khomeini en tant que dirigeant suprême de la République islamique d’Iran. Mais, individuellement, les partisans ou les membres du parti sont libres de choisir quel marja’ [quel exemple] suivre, et beaucoup préfèrent prendre pour modèle Fadlallah, en lieu et place de Khamenei L’important à retenir, c’est que (pour chaque Chiite, en l’occurrence libanais), l’allégeance politique et l’émulation religieuse sont deux choses séparées, indépendantes l’une de l’autre, qui peuvent, ou non, se recouper sur une seule individualité.

Sayyid Hasan Nasrallah est le dirigeant politique actuel du Hezbollah. Bien qu’il soit aussi lui-même théologien et qu’il ait également fait ses études à Najaf, il n’a pas assez de prestige pour être un marja’ al-taqlîd, et il est lui-même un disciple religieux de Khamenei. Nasrallah est devenu secrétaire général du Hezbollah en 1992, après qu’Israël eut assassiné son prédécesseur, Sayyid ’Abbâs Musâwî (ainsi que son épouse et son fils âgé de cinq ans). Nasrallah est très généralement considéré, au Liban — même par ceux qui ne sont pas d’accord avec l’idéologie et les actions du parti — comme un dirigeant qui "dit les choses comme elles sont". C’est sous sa direction que le Hezbollah s’est engagé à travailler au sein de l’État et de commencer à participer aux élections — une décision qui a entraîné le départ des clercs les plus révolutionnaires de la direction du parti.

Le Hezbollah et les USA

Aux USA, le Hezbollah est généralement associé aux attentats à la bombe qui détruisirent, en 1983, l’ambassade américaine, la caserne des Marines et le QG d’une force multinationale sous direction française à Beyrouth. Le second de ces attentats entraîna directement le départ du Liban de l’armée américaine. Le mouvement est également cité par le Département d’État en association avec les enlèvements d’Occidentaux au Liban et à la crise des otages qui aboutit au scandale Iran-Contra, au détournement d’un vol de la TWA en 1985 et aux attentats à la bombe contre l’ambassade d’Israël et un centre culturel à Buenos Aires au début des années 1990. Ces soupçons sont la raison déclarée de la présence du nom du Hezbollah sur la liste des organisations terroristes tenue par le Département d’État. En 2002, le vice-secrétaire d’Etat Richard Armitage donna une description du Hezbollah demeurée célèbre : « C’est une bande de terroristes », capable de « frapper partout dans le monde ». Il suggéra l’idée qu’« Al-Qa’ida est peut-être seulement une équipe de catégorie B, en matière de terrorisme. » L’implication du Hezbollah dans ces attentats demeure contestée [Note de do : en fait c’est le Mossad lui-même qui avait commis les attentats de Buenos Aires], toutefois. Même si elle est admise, il est tout aussi erroné que peu intelligent de reléguer le Hezbollah dans la case "terroristes".

Il y a, à cela, plus d’une bonne raison. Tout d’abord, l’activité militaire du Hezbollah a généralement été consacrée à mettre un terme à l’occupation israélienne du sud Liban. Depuis le retrait d’Israël, en mai 2000, les membres du Hezbollah ont opéré pour l’essentiel à l’intérieur de "règles du jeu" tacites mais mutuellement comprises dans des escarmouches frontalières de basse intensité, évitant les victimes civiles. Ensuite, le Hezbollah a évolué et il a changé considérablement depuis sa création : il est devenu à la fois un parti politique libanais légitime et une organisation-parapluie chapeautant une multitude d’organismes sociaux.

Autre prétexte invoqué pour coucher le Hezbollah sur la liste des organisations terroristes : la réputation de ce groupement d’avoir mené de nombreuses "attentats kamikazes" ou "opérations de martyres". En réalité, sur les centaines d’opérations militaires entreprises par cette formation durant l’invasion et l’occupation du Liban, douze seulement impliquaient la mort intentionnelle d’un combattant du Hezbollah. Ce sont au minimum la moitié des "attentats suicides" contre les forces d’occupation au Liban qui ont été effectués par des membres de partis laïcs et de gauche.

Enfin, troisième raison, pour les USA, de qualifier le Hizbollah d’organisation terroriste : l’idée que cette organisation a pour raison d’être la destruction d’Israël, ou de la "Palestine occupée" selon la rhétorique du parti. Cette perspective est prônée par la Lettre ouverte de 1985, qui comporte des expressions telles que "le départ définitif d’Israël du Liban est un prélude de son effacement définitif de la carte et de la libération de la vénérable Jérusalem du joug de l’occupation." On peut se poser des questions sur la faisabilité d’un tel projet, en particulier en raison de l’immense asymétrie en termes de puissance militaire et de puissance destructrice actuellement disponible. Les attaques par roquettes du Hezbollah, en ce mois de juillet 2006, qui ont commencé après le début des bombardements israéliens sur le Liban, ont tué jusqu’ici dix-neuf civils et endommagé plusieurs bâtiments ; mais, cela n’est rien en comparaison des dévastations et des morts causées par l’aviation israélienne au Liban. Jusqu’en mai 2000, la quasi totalité de l’activité militaire du Hezbollah se limita à libérer le territoire libanais de l’occupation israélienne. Les attaques transfrontalières, de mai 2000 à juillet 2006, étaient des petites opérations à motivation tactique (Israël n’a d’ailleurs même pas répliqué militairement à toutes ces attaques).

Le document fondateur du Hezbollah affirme, par ailleurs : « Nous ne reconnaissons aucun traité avec Israël, aucun cessez-le-feu et aucun accord de paix, ni bilatéral, ni global ». Ce langage avait été adopté en des temps où l’invasion du Liban par Israël venait de donner naissance à la milice Hezbollah. Augustus R. Norton, auteur de plusieurs ouvrages et articles consacrés au Hezbollah relève que, "même si l’inimitié du Hezbollah envers Israël ne doit toujours pas être écartée, le fait est qu’il négocie, tacitement, depuis des années, avec Israël." Les discussions indirectes du Hezbollah avec Israël, en 1996 et en 2004, ainsi que sa volonté déclarée de parvenir actuellement à un échange de prisonniers, tout cela dénote un certain réalisme de la part de la direction de ce parti.

La résistance, la politique et la règle du jeu

En 1985, Israël se retira de la plupart du territoire libanais, mais il continua à occuper la partie sud du pays, en contrôlant environ un dixième du Liban au moyen à la fois de soldats israéliens et d’une milice de supplétifs libanais, l’Armée du Liban Sud [ALS]. La Résistance islamique du Hezbollah prit la direction des opérations, même si d’autres contingents participaient à la lutte contre l’occupant. Le parti oeuvra également à défendre et représenter les intérêts des Chiites dans la politique libanaise.

La guerre civile libanaise prit fin en 1990, après la signature, l’année précédente, des accords de Ta’if. Ces accords de Ta’if réaffirmaient une variante du Pacte National, en accordant plus de pouvoir au Premier ministre et en augmentant le nombre des ministres musulmans au gouvernement. Mais, même si la force numérique ou confessionnelle des divers constituants de la population libanaise est vivement contestée, les analystes les plus prudents estiment qu’à la fin de la guerre civile, les musulmans chiites représentaient au minimum un tiers de la population, soit la plus importante communauté confessionnelle. D’autres estimations sont encore bien plus élevées.

Lorsque les premières élections d’après-guerre civile furent tenues au Liban, en 1992, beaucoup des différentes milices (qui, bien souvent, émanaient de partis politiques) retrouvèrent leur statut de parti politique, et ces partis participèrent aux élections. Le Hezbollah décida, lui aussi, d’y prendre part, déclarant son intention de travailler dans le cadre du système politique libanais existant, tout en conservant ses armes afin de poursuivre sa campagne de guérilla contre l’occupation israélienne dans le sud, comme les accords de Ta’if l’y autorisaient. À ces premières élections, le parti remporta huit sièges, ce qui lui conféra le plus important groupe parlementaire dans le Parlement fort de cent vingt-huit sièges, ses alliés remportant quatre sièges supplémentaires. Depuis lors, le Hezbollah s’est gagné la réputation — même chez ceux qui rejettent avec véhémence son idéologie — de parti politique "propre" et compétent, tant au niveau national qu’au niveau local. Cette réputation est tout particulièrement importante au Liban, où la corruption gouvernementale est avouée et assumée, où le clientélisme est la norme et où les responsabilités politiques sont bien souvent héréditaires. En tant que corporation, les parlementaires libanais constituent le corps législatif le plus fortuné du monde.

La politique parlementaire du parti étant généralement respectée, le soutien national aux actions de la Résistance islamique, dans le Sud, fluctua au fil des années. Les attaques israéliennes contre les civils et les infrastructures du Liban — dont la destruction de centrales électriques, à Beyrouth, en 1996, 1999 et 2000 — ont contribué généralement au renforcement du soutien national à la Résistance. Cela fut particulièrement le cas après le bombardement, par Israël, d’un refuge de l’ONU, où des civils avaient trouvé refuge, à Qana, le 18 avril 1996, entraînant la mort de 106 civils.

L’occupation du sud Liban fut particulièrement coûteuse pour Israël. Le Premier ministre israélien Ehud Barak fit du retrait du sud Liban un élément de ses promesses électorales en 1999, puis il annonça que ce retrait serait effectué, en juillet 2000. Un mois et demi après la date buttoir annoncée, après des désertions dans l’ALS et l’effondrement d’éventuels pourparlers avec la Syrie, Barak donna l’ordre d’un retrait chaotique du Liban, qui prit beaucoup de gens par surprise. À trois heures du matin, le 24 mai 2000, le dernier soldat israélien sortait du sol libanais et refermait derrière lui le portail du point-frontière de Fatima. Beaucoup d’observateurs prédirent que l’anarchie, la violence sectaire et le chaos viendraient combler le vide laissé derrière elles par les forces israéliennes d’occupation et l’ALS, qui ne tarda pas à s’éparpiller. Ces prédictions furent démenties par le Hezbollah, qui réussit à maintenir l’ordre dans la région frontalière.

En dépit du retrait israélien, un conflit territorial reste pendant : il concerne une zone de quelques kilomètres carrés, appelée les Fermes de Shebaa, demeurées sous occupation israélienne. Le Liban et la Syrie affirment que le flanc des collines est territoire libanais, tandis qu’Israël et l’ONU ont déclaré qu’il est partie constitutive des Hauteurs du Golan et qu’il appartient, par conséquent, à la Syrie (bien qu’occupé par Israël). Depuis 2000, le Liban attend par ailleurs qu’Israël lui remette la carte indiquant la localisation de quelques 300 000 mines installées par l’armée israélienne au Sud Liban. Des "règles du jeu" tacites, fondées sur l’accord de ne pas cibler des civils, conclu après le bombardement de Qana en 1996, ont présidé au contentieux frontalier israélo-libanais depuis l’an 2000. Les attaques du Hezbollah contre des postes militaires israéliens dans les Fermes de Shebaa occupées, par exemple, recevaient comme réponse un bombardement israélien limité d’avant-postes du Hezbollah et quelques franchissements du mur du son par les avions de guerre israéliens au-dessus du territoire libanais.

Les deux camps, à l’occasion, ont violé ces "règles du jeu". Toutefois, les rapports sur les violations de frontière établis par les observateurs de l’ONU indiquent qu’Israël a dix fois plus violé la Ligne Bleue marquant la frontière entre les deux pays que le Hezbollah. Les forces israéliennes ont enlevé des bergers et des pêcheurs libanais. Le Hezbollah a emmené un homme d’affaires israélien au Liban, en octobre 2000, affirmant qu’il s’agissait d’un espion. En janvier 2004, par l’intermédiaire de médiateurs allemands, le Hezbollah et Israël ont conclu un marché aux termes duquel Israël libérait des centaines de prisonniers libanais et palestiniens, en échange de cet homme d’affaires et du corps de trois soldats israéliens. À la dernière minute, les responsables israéliens ont rejeté l’ordonnance de la Cour suprême israélienne, et ils ont refusé de remettre les trois derniers prisonniers libanais, dont Samir Al Qantar, le plus "ancien" de ces prisonniers, incarcéré depuis vingt-sept ans pour avoir tué trois Israéliens après s’être infiltré à travers la frontière en territoire israélien. Le Hezbollah s’est engagé à ouvrir de nouvelles négociations, quelque part, quand cela s’avèrera opportun.

Le nationalisme du Hezbollah

Comme je l’ai indiqué, le Hezbollah suit officiellement Khamenei en qui il voit le marja’ du parti, et il entretient des relations chaleureuses avec l’Iran depuis les années 1980, époque où ce pays a contribué à armer et à entraîner la milice qui allait devenir le Hezbollah. Il se consulte régulièrement avec les dirigeants iraniens, et il reçoit une aide économique d’un montant indéterminé. L’Iran a par ailleurs continué à aider militairement la Résistance islamique, fournissant notamment des roquettes de son arsenal. Ces relations, toutefois, ne signifient nullement que l’Iran dicte en quoi que ce soit la politique du Hezbollah ni ses prises de position, ni qu’il soit en mesure de contrôler les actions de ce parti. Par ailleurs, les efforts iraniens visant à infuser dans les milieux chiites libanais une identité pan-chiite irano-centrée se sont heurtés à leur identité arabe et n’ont fait que renforcer le nationalisme libanais du Hezbollah lui-même.

C’est à peu de choses près la même chose qui s’est produite avec la Syrie, souvent considérée tellement proche du Hezbollah que la milice de ce parti est parfois qualifiée de "carte libanaise" de la Syrie dans ses efforts pour reprendre le contrôle des hauts plateaux du Golan aux mains d’Israël. Même si le Hezbollah entretient de bonnes relations avec le gouvernement syrien, la Syrie ne contrôle ni à fortiori ne dicte les décisions ou les actions du Hezbollah. Les décisions du parti sont prises de manière indépendante, en accord avec la représentation que le Hezbollah se fait des intérêts du Liban et de ses intérêts propres au sein de la politique libanaise. Après l’assassinat de l’ex-Premier ministre libanais Rafîq al-Harîrî, en février 2005, et après le retrait syrien du Liban qui en découla, la position du Hezbollah a souvent été décrite, de façon erronée, comme "pro-syrienne". En réalité, la rhétorique du parti a été choisie avec soin afin de ne pas faire opposition au retrait syrien, et de manière à le relooker en un retrait qui n’aboutirait pas à la coupure des liens avec le Liban, et qui se déroulerait dans une atmosphère empreinte de "gratitude" envers la Syrie.

Il n’est pas douteux que le Hezbollah soit un parti nationaliste. Sa vision du nationalisme diffère de celle de bien des Libanais, et en particulier du nationalisme "phénicien" épousé par la droite chrétienne maronite, et aussi du nationalisme néo-libéral et soutenu par les USA du parti de Harîrî. Le Hezbollah prône un nationalisme qui considère le Liban comme un État arabe qui ne saurait se couper de causes telles la question palestinienne. Son idéologie politique conserve un aspect extérieur islamique. La Lettre ouverte de 1985 affirme l’aspiration du parti à créer un État islamique, mais seulement à travers la volonté populaire. "Nous ne voulons pas d’un Islam qui règnerait au Liban par la force", indique en effet ce document. La décision prise par le parti de participer aux élections de 1992 a souligné son engagement à oeuvrer au sein des structures existantes de l’État libanais, et il a marqué, par ailleurs, le glissement de la focalisation du parti sur une résistance panislamique à Israël vers la politique intérieure libanaise. De plus, depuis 1992, les dirigeants du Hezbollah ont fréquemment reconnu les contingences propres à la société multiconfessionnelle libanaise ainsi que l’importance de la coexistence intercommunautaire et du pluralisme dans ce pays. Il convient également de noter que beaucoup des électeurs du Hezbollah ne souhaitent pas vivre dans un État islamique. Non, ce qu’ils veulent, c’est que le parti Hezbollah défende leurs intérêts et les représente au sein d’un Liban pluraliste.

La nature nationaliste du parti s’est renforcée tout au long de la transition du Hezbollah, de milice résistante qu’il était, jusqu’au parti politique et au-delà. Après le retrait syrien, il est devenu évident que ce parti allait jouer un rôle plus important au gouvernement libanais. De fait, lors des élections de 2005, le Hezbollah a accru sa représentation parlementaire, passant à quatorze sièges, au sein d’un bloc parlementaire avec d’autres partis, qui en a remportés trente-cinq. Toujours en 2005, pour la première fois, le parti a décidé de participer au gouvernement, et il détient actuellement le ministère de l’Energie.

Le Hezbollah ne considère pas que sa participation au gouvernement entre en quoi que ce soit en contradiction avec le maintien de son statut de milice non-étatique. De fait, le premier point du programme électoral du Hezbollah, en 2005, était un appel à "sauvegarder l’indépendance du Liban et à le protéger contre la menace israélienne en maintenant la Résistance, en conservant l’aile militaire du Hezbollah et son armement, en vue de l’obtention de la libération totale des territoires libanais encore occupés." Cette position place le parti en contravention avec la résolution 1559 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui en appelait au "démantèlement et désarmement de toutes les milices libanaises et non-libanaises", en septembre 2004, ainsi qu’avec ces forces politiques qui, au Liban, cherchent à faire mettre en application ladite résolution. Avant les événements actuels [juillet 2006], Nasrallah et d’autres dirigeants du parti ont participé à une série de meetings de "dialogue national" visant à discuter des termes d’un désarmement du Hezbollah. Ce dialogue n’était parvenu à aucune conclusion avant le déclenchement des violences actuelles, pour partie à cause de l’insistance mise par le Hezbollah à affirmer que ses armes étaient encore nécessaires, afin d’assurer la défense du Liban.

Mais, ce parti a aussi une plate-forme sociale, et il se considère représenter non seulement les Libanais chiites, mais plus généralement tous les Libanais pauvres. La milice Amal créée par Sayyid Musa Al Sadr s’était elle aussi transformée en parti politique, principal rival politique du Hezbollah parmi les Chiites libanais, bien que travaillant aujourd’hui en tandem. Nabih Berri, depuis longtemps président du Parlement, et chef d’Amal, est l’intermédiaire entre le Hezbollah et les diplomates en quête des conditions d’un cessez-le-feu et d’un échange de prisonniers. Le parti joue par ailleurs le jeu politique habituel au Liban, qui veut que les candidats jouent sur des alliances régionales multiconfessionnelles, plutôt que sur des individualités, et il s’allie (transitoirement, toutefois), avec des hommes politiques qui ne soutiennent pas nécessairement son programme. Lors des élections parlementaires de 2005, la sunnite , sur la liste du Hezbollah à Saïda [Sidon], était Bahiyya Al Harîrî, la soeur de l’ancien Premier ministre libanais assassiné. Depuis les élections, le plus puissant allié du mouvement chiite est l’ancien général Michel Aoun, personnage "anti-syrien" par excellence dans la politique libanaise. Le mouvement d’Aoun, aux côtés du Hezbollah, apporta une importante contribution aux manifestations monstres organisées le 10 mai dernier à Beyrouth pour protester contre les projets de privatisation du gouvernement, qui auraient entraîné de nombreuses suppressions de postes dans le secteur public libanais.

Action sociale

Entre autres conséquences de la guerre civile libanaise, la stagnation économique, la corruption gouvernementale et un fossé allant s’élargissant entre une classe moyenne de plus en plus réduite et des pauvres de plus en plus nombreux. Les quartiers chiites de Beyrouth avaient aussi à faire face à des déplacements massifs de population en provenance du Sud et de la vallée de la Bekaa. Dans ce climat économique, le clientélisme communautaire devint un outil indispensable à la survie.

Un réseau social musulman chiite s’est développé, au cours des années 1970 et 1980, avec des acteurs clés dont Al Sadr, Fadlallah et le Hezbollah. Aujourd’hui, le Hezbollah joue le rôle d’une organisation-parapluie sous laquelle beaucoup d’institutions sociales sont gérées. Certaines d’entre elles apportent des allocations mensuelles et assurent une aide dans les domaines alimentaire, éducatif, du logement et de la santé à la population déshéritée ; d’autres se consacrent au soutien aux orphelins ; d’autres encore se vouent à la reconstruction des zones endommagées par la guerre. Il y a aussi des écoles sponsorisées par le Hezbollah, des cliniques et des hôpitaux quasi gratuits. Il y a même une école spécialisée dans l’accueil d’enfants atteints du syndrome de Down.

Ces institutions sociales sont situées partout au Liban et elles sont au service de la population locale sans égard pour l’appartenance confessionnelle, même si elles sont particulièrement concentrées dans les régions chiites du pays. Elles sont en quasi totalité gérées par des volontaires bénévoles, en particulier des femmes, et le plus gros de leur financement provient de dons individuels, de bourses de parrainage d’orphelins et du denier du culte. Les musulmans chiites versent chaque année un "denier du culte" appelé le "khums", ce qui signifie "le cinquième", correspondant effectivement au cinquième de leurs économies après leurs dépenses courantes. La moitié de ce denier du culte est allouée à l’entretien du marja’ auquel ils adhèrent. Depuis 1995, année où Khamenei a nommé Nasrallah et un autre dirigeant du Hezbollah comme ses mandataires religieux au Liban, les revenus "khums" des Chiites libanais adeptes de Khamenei sont allés directement dans les vastes coffres-forts du Hezbollah. Ces Chiites donnent aussi leur "zakat", c’est-à-dire l’aumône exigible de tous les musulmans en mesure de la payer, au vaste réseau d’institutions sociales locales du Hezbollah. Le plus gros de ce soutien financier provient de Chiites libanais vivant à l’étranger.


Voir en ligne : Une introduction au Hezbollah


Traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique (www.tlaxcala.es). Cette traduction est en Copyleft : elle est libre de reproduction, à condition d’en respecter l’intégrité et d’en mentionner les sources et auteurs.