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« La crise iranienne pose la question de la démocratie : celle des peuples, pas celle exportée par Bush »

Lundi 13 juillet 2009, par Bernard Dréano

Tous les observateurs avaient souligné la dynamique qu’avait suscitée la candidature de Mir-Hossein Moussavi, principal opposant au président de la République sortant Mahmoud Ahmadinejad. Personne n’avait prévu cependant une telle mobilisation pour contester le résultat officiel du scrutin. Et pourtant… Rappelons d’abord que le régime des mollahs en Iran n’est pas une simple dictature organisée autour d’un homme et d’un bloc au pouvoir comme le sont les régimes tunisien, égyptien, ou ouzbèk, pour parler de pays voisins.

Un régime théocratique complexe

Il s’agit d’un système de double pouvoir. D’une part, un pouvoir religieux (la République islamique est donc de ce fait ce qu’on appelle une théocratie), dominé par une « Assemblée des experts » composée de 86 dignitaires religieux élus par le peuple pour huit ans, mais dont les candidats sont sélectionnés par un « Conseil des gardiens » (composé de douze membres dont six dignitaires plus dignitaires que les autres). Cette assemblée élit le « Guide suprême », le plus haut dirigeant du pays, poste créé pour le fondateur du régime Rouhollah Khomeini et occupé aujourd’hui par Ali Khamenei. Le guide est « Velayat-e faqih », c’est-à-dire arbitre religieux suprême, il est assisté d’un « Conseil du discernement » (toujours des dignitaires plus dignitaires que les autres : les six gardiens, des autorités « civiles » dont le Président de la république et des membres nommés… par le guide).

D’autre part, à coté de ce pouvoir religieux existe un pouvoir « civil », avec le Président de la république, élu au suffrage universel, les ministres, les députés, les élus des collectivités locales, la justice... Civil ? Les candidats à la présidence et de la république mais aussi les autres candidats aux autres postes éligibles ou les directeurs administratifs sont « sélectionnés » par le pouvoir religieux (le Conseil des gardiens). C’était le cas cette foi-ci encore, des quatre candidats agréés comme suffisamment « islamiques » pour être « aptes à concourir » à cette présidentielle.

Les opposants au régime islamique n’ont donc pas voix au chapitre. Ce qui ne signifie pas que les partisans du régime (y compris les religieux) soient tous sur la même position. On distingue (grossièrement) trois tendances. Celle des « radicaux-conservateurs », représentés par le président sortant Ahmedinejad, est ostensiblement soutenue par le Guide suprême Khamenei et majoritaire dans les instances islamiques. La tendance « pragmatique », incarnée par l’ancien président Hachemi Rafsandjani, n’est pas sans influence puisque son leader est président de l’Assemblée des experts. Enfin, les « réformateurs », minoritaires, incarnés par l’ancien président Mohammad Khatami.

Qui soutient Ahmadinajad et les « radicaux conservateurs » ?

Pour comprendre le poids des « radicaux conservateurs », il faut revenir sur l’histoire de l’Iran depuis la révolution islamique de 1979. Le puissant mouvement populaire et révolutionnaire qui a renversé le régime pro-américain du Shah était composite et divers. Il comprenait des libéraux démocrates, des nationalistes iraniens, des nationalistes des minorités ethniques (Kurdes), des communistes orthodoxes, des marxistes-révolutionnaires, des islamo-révolutionnaires (les Moudjahidines du peuple), et surtout des mouvements islamistes chiites de diverses sensibilités.

Khomeiny a réussi dans un premier temps à fédérer le tout puis à éliminer toutes les tendances laïques, libérales, communistes, révolutionnaires. La domination des islamistes radicaux a été facilitée par l’exigence d’unité nationale provoquée par l’agression irakienne de novembre 1980 (avec le soutien de l’Occident en particulier des Etats-Unis et de la France), début de la longue guerre Iran-Irak (1980-1987). La Révolution n’est dès lors pas seulement celle de l’Islam, mais aussi celle de la « Grande nation » (« millat i bozorg »), une expression explicitement empruntée par les islamistes radicaux de 1980 aux révolutionnaires français de 1792 !

Dans ce contexte, et pour éviter une dérive « bonapartiste » de la révolution islamique en guerre, Khomeiny va renforcer le corps des Pasdaran, une armée islamique parallèle à l’armée régulière et directement liée au Guide suprême. Une sorte de « garde nationale » est adjointe aux Pasdaran, la milice des Bassidji, qui deviendra plus tard une police islamique parallèle à la police régulière.

Le pays est sorti exsangue de la guerre Iran-Irak, avec des centaines de milliers de jeunes tués au front et des millions d’anciens combattants organisés en associations. Il a connu ensuite, sous la présidence de Hachémi Rafsandjani, entre 1989 et 1997, une phase de développement et de libéralisme économique débridée, creusant les inégalités sociales et développant la corruption. Cette situation a provoqué deux types de frustrations. Face à la montée des inégalités, celle des pauvres, des mostazafin (déshérités), souvent des familles d’anciens combattants et de martyrs de la guerre. Face au conservatisme réactionnaire des mollahs et à l’absence de liberté, celles des classes moyennes urbaines, des femmes et des jeunes.

Largement plébiscité par les seconds, le « réformateur » Mohammad Khatami va gagner l’élection présidentielle de 1997. Mais il ne parviendra pas à réaliser son programme de réformes du fait des verrouillages des conservateurs, tandis que les bassadjis réprimeront violemment les étudiants contestataires en 1999. Aux élections de 2005, où les jeunes désabusés s’abstiennent massivement, c’est la maire de Téhéran, le radical-conservateur Mahmoud Ahmadinejad qui est élu avec le soutien des pauvres, des petits fonctionnaires et d’anciens combattants (lui même est un ancien combattant pasdaran).

La révolte contre la fraude et la dictature

Les réformistes refoulés, les opposants au régime islamistes marginalisés, les radicaux-conservateurs semblent assurés de contrôler la situation, cherchant aussi à refonder une unité nationale de la « patrie en danger » face aux menaces extérieures américaine et israélienne. La fonction des déclarations provocatrices d’Ahmedinejad sur la destruction d’Israël a contribué à ce climat qui justifie par ailleurs l’idée d’avoir besoin de la dissuasion nucléaire (rappelons que l’Iran est menacé par deux puissances nucléaires hostiles, Etats Unis et Israël, et compte deux ennemis nucléaires potentiels, la Russie, qui a été une menace historique aux 19ème et 20ème siècles, et le Pakistan qui pourrait tomber sous la coupe d’islamistes anti-chiites forcenés).

Le pouvoir « radical-conservateur » a d’autant plus besoin de cette atmosphère de mobilisation que la situation intérieure est catastrophique. La politique économique menée par Ahmadinejad s’est révélée catastrophique. Même les subsides qu’il a accordés aux plus pauvres ont été rongés par une inflation galopante. Les sanctions internationales n’ont rien arrangé. Tout cela a provoqué le mécontentement non seulement des gens déjà hostiles (intellectuels, jeunes et femmes des villes) mais de plus en plus de couches sociales plutôt bien disposées à l’égard du régime, commerçants et ouvriers par exemple.

L’ouverture proposée par Barack Obama a contribué à délégitimer le discours sur la patrie en danger, si utile pour rallier les hésitants. Soucieux d’éviter dans un tel contexte l’élection d’un nouveau Kathami, le conseil des gardiens a encore plus verrouillé que par le passé l’élection présidentielle, sans prévoir que Mir-Hossein Moussavi, un ancien très proche de Khomeiny retiré de la vie politique depuis des années, allait cristalliser sur sa candidature toute les oppositions.

Confronté à une mobilisation de masse contestant un trucage trop évident, malgré le contrôle absolu des médias, le pouvoir est ébranlé. Apparemment, les Pasdarans n’ont pas voulu risquer d’être considérés comme une armée tirant sur le peuple, ce qui avait provoqué l’effondrement – après il est vrai des centaines de morts – de l’armée du Shah en 1979, et refusent pour l’instant d’intervenir contre les manifestants. La contestation s’exerce aussi au cœur du pouvoir religieux. Non seulement les habituels « réformateurs », comme Khatami, mais aussi les partisans de Rafsandjani (dont la fille s’est affichée dans les manifestations), un certain nombre de grands Ayatollah, dont le très respecté Ali Montazeri, ont pris fait et cause pour les manifestants. Et Mir-Hossein Moussavi assume son rôle de leader.

La répression brutale du mouvement n’est pas exclue. Le noyau dur des forces de répression demeure fidèle aux « radicaux conservateur » et les arrestations sont nombreuses. Il est très possible aussi que le pouvoir reprenne plus ou moins progressivement le contrôle de la situation (comme cela a été le cas dans d’autres pays récemment), au prix de concessions de forme (réduire le score électoral d’Ahmadinajad) ou plus ou moins limitées (ouvrir le gouvernement a des « pragmatiques »). Mais cette stabilisation, par la terreur et la tragédie, ou par une répression limitée et un certain compromis, a peu de chance de réellement répondre aux défis de l’heure. Car ce pouvoir est rejeté par une énorme partie du peuple iranien, et en particulier de sa jeunesse éduquée (très nombreuse du fait de l’effort de scolarisation de la République Islamique).

Elections contestées, société divisée et luttes pour la démocratie

Il est intéressant de noter qu’un certain nombre de pays viennent de connaitre des épisodes électoraux marqués par la contestation des résultats et la multiplication des manifestations. On a vu en Géorgie (janvier 2008), en Arménie (février 2009), en Moldavie (avril 2009) des manifestants descendre en masse dans la rue, dénoncer la fraude électorale, réclamer un second tour. On a vu des cortèges plus ou moins imposants se réclamer du « camp du peuple » ou du « camp de la démocratie » comme au Liban (juin 2009, mais là sans fraude électorale massive) ou le mouvement du 8 mars (avec le Hezbollah, le leader chrétien Aoun et la gauche) contre celui du 14 mars (des autres leaders chrétiens, des sunnites, des druzes et des libéraux). On voit certains de ces mouvements se réclamer de la « démocratie occidentale », comme les opposants moldaves, les Libanais du 14 mars contre des adversaires parfois anti-occidentaux comme le Hezbollah. Les médias occidentaux ont vite fait de célébrer des « démocrates » qui ne les sont pas toujours (cf. la présence de l’extrême droite raciste dans les manifestations moldaves). Les analystes un peu myopes essayent de classer toutes cette effervescence selon des critères qui ressemblent à ceux de la guerre froide entre bon pro-ouest et barbares orientaux… Dans le détail, chacune de ces crises politiques est très différente de celle du pays voisin. Mais elles posent toutes la question de l’expression de la volonté populaire, de la mobilisation des masses et de la résolution des contradictions autrement que par la guerre civile ou la dictature. Bref, de la démocratie, celle à laquelle aspirent les peuples. Pas celle que voulait exporter George W. Bush, du genre de ce que pratiquent les dictatures pro-occidentales de Tunisie ou d’Egypte.

De ce point de vue, l’issue de la crise dans un pays aussi important que l’Iran est essentielle. Ces Iraniens, qu’Ahmadinejad a traité, en proclamant sa victoire, de « poussières », se sont soulevés. Et ces grains de poussière écrivent l’histoire.

Bernard Dréano est président de l’AEC (Assemblée européenne des citoyens)

(19 juin 2009)


Voir en ligne : http://www.bastamag.net/spip.php?ar...


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