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La crise, l’Amérique latine et les limites du « socialisme du XXIe siècle »

Entretien avec Marc Saint-Upéry

Vendredi 13 mars 2009, par Pablo Stefanoni et Ricardo Bajo

Si la crise financière remet en cause en profondeur le modèle de développement d’un capitalisme devenu « fou », elle ne dispense pas pour autant de la difficile tâche de l’invention d’une alternative. Marc Saint-Upéry analyse sans concession les enjeux pour l’Amérique Latine et les courants progressistes. Il met en garde contre ce qu’il décrit comme une illusion romantique révolutionnaire, se substituant bien souvent à la pensée novatrice requise face aux défis de l’époque.

Est-ce que nous sommes en train d’assister à la fin du capitalisme, d’un certain type de capitalisme, d’un mode de régulation ? Quel est l’état de la discussion en ce moment aux États-Unis ?

Ralph Nader, l’éternel candidat progressiste alternatif aux élections américaines, racontait récemment que son père avait un jour posé à ses enfants la question suivante : « Pourquoi est-ce que le capitalisme finira toujours par survivre ? ». Et de leur offrir aussitôt la réponse : « Parce qu’on aura toujours recours au socialisme pour le sauver ». C’est plus ou moins ce que va se passer ou ce qui est déjà en train de se passer.

Quand le capitalisme devient fou et que le mythe du marché autorrégulé s’effondre, on redécouvre les recettes interventionnistes et on entend des discours quasi anticapitalistes dans la bouche de gens comme Nicolas Sarkozy ou des aveux de crise existentielle de la part d’ultra-orthodoxes comme [l’ex président de la Réserve fédérale des Étas-Unis] Alan Greenspan.

Il y a quelques jours, le magazine conservateur britannique The Spectator a publié un article intitulé « Reconnaissez-le : Marx avait en partie raison » dont l’auteur soulignait la pertinence des analyses marxiennes du fétichisme de la marchandise. Cela dit, nombre de ces déclarations font aussi partie du petit théâtre politique qui accompagne la crise. Dans la pratique, la question de savoir quelle quantité et quel type de « socialisme » vont être appelés à la rescousse pour sauver le capitalisme reste ouverte.

Cela dépend de nombreux facteurs, en particulier de la plus ou moins grande inertie idéologique et corporative des divers acteurs en présence et de leurs intérêts, et de la gravité de la récession. Je constate que les économistes, y compris les les plus critiques et hétérodoxes, ont des opinions assez divergentes sur ce dernier aspect. Le fait est qu’aux États-Unis, le niveau de préoccupation, voire d’angoisse, tant du côté des experts que de la population, est très élevé.

Mais on n’a pas encore vu le pire de la crise, et on ne voit pas non plus se profiler un horizon très clair de solutions crédibles. Pour ce qui est du capitalisme en général, il ne s’agit pas d’un château de cartes qui ne tiendrait debout que grâce aux efforts d’une poignée de pervers, pas plus qu’on ne peut le considérer comme un parasite monstrueux contaminant le corps sain de l’humanité.

C’est un système d’interrelations très dense et très complexe auxquelles nous participons tous, même si de façon très inégale et avec beaucoup de contradictions. L’histoire montre y compris qu’il est capable de s’alimenter de ces contradictions et de relancer sa propre dynamique en s’appuyant sur elles. Bref, la question de sa fin ou de son dépassement ne peut pas être l’objet de prophéties à bon marché.

Peut-on parler d’un retour des idées keynésiennes ? Existe-t-il des différences claires de ce point de vue entre démocartes et républicains ?

Il ne fait pas de doute que l’idée reaganienne selon laquelle « l’État n’est pas la solution, l’État est le problème » est aujourd’hui sérieusement discréditée, même si la candidate républicaine à la vice-présidence, Sarah Palin, a repris cette même formule dans un débat de la campagne (quelques minutes avant de dire exactement le contraire, à savoir que l’État « n’avait pas exercé un contrôle suffisant sur les marchés financiers »). Quant à Keynes, on lui attribue souvent des idées qu’il n’a pas défendues ou qui ne lui appartiennent pas en exclusivité, mais son analyse du fonctionnement des bulles spéculatives, par exemple, a trouvé dans cette crise une illustration parfaite.

Pour ce qui est d’Obama, il semblerait que sa philosophie économique personnelle soit une synthése très pragmatique de certaines idées de la « troisième voie » (dans sa conception censément idéale plus que dans sa mise en œuvre concrète en Grande Bretagne) et d’un certain interventionnisme rooseveltien : d’un côté, synergie flexible entre initiative publique et secteur privé et préférence pour l’instauration d’un cadre régulateur plutôt que pour le contrôle direct de l’État ; de l’autre, grands programmes gouvernementaux et investissements publics pour stimuler l’économie, et aussi pour accélérer la transition vers un modèle energétique soutenable.

Cela dit, il y a de tout parmi ses conseillers, y compris des personnages qui ont une responsabilité directe dans l’orgie de dérégulation des années 1990, comme Robert Rubin, ex dirigeant de Goldman Sachs et ex secrétaire au Trésor de Clinton, ou Lawrence Summers, qui fut également secrétaire au Trésor pour les démocrates. Tous deux ont contribué à démanteler le régime de contrôles sur les activités financières instauré par Roosevelt pendant le New Deal.

Mais il y a aussi dans l’équipe d’Obama des gens qui ont une position plus critique à l’égard du fondamentalisme de marché. Parmi eux, curieusement, on peut compter un des hommes les plus riches de la planète, le multimillonnaire Warren Buffett, qui s’était opposé à la vague de dérégulation et, il y a quelques années, avait décrit les innovations financières permises par elle comme des « armes financières de destruction massive ».

Cela dit, plus que les programmes ou les équipes de campagne, je pense que ce sera la nature et la gravité de la crise, ainsi que les marges de manœuvre budgétaires (de plus en plus étroites en raison de la désastreuse gestion républicaine et de l’impact fiscal de la crise) qui dicteront les politiques réelles du gouvernement américain.

Pendant les années 1930, la crise engendra des frustrations qui alimentèrent les rangs du fascisme et le nazisme. Croyez-vous qu’une issue réactionnaire de ce type soit à l’ordre du jour ?

Il est des gens qui s’obstinent à répéter de façon totalement abstraite que l’unique solution à la crise sont les luttes populaires et que le salut réside dans la sagesse ou la « conscience révolutionnaire » du peuple, ou de la « multitude ». En réalité, la lutte de classes, la mobilisation populaire, les mouvements sociaux progressistes, chaque fois qu’ils ont pu atteindre un certain seuil de capacité organisationnelle et stratégique, ont eu un effet profondément civilisateur sur le capitalisme. Et d’ailleurs aussi sur le « socialisme » réel, comme en témoigne ce qui se passe aujourd’hui en Chine avec les nombreuses luttes ouvrières et paysannes, dispersées mais virulentes, qui obligent le Parti communiste chinois à affronter la question des inégalités croissantes et de la création d’un système de protection sociale universel (lequel, curieusement, n’existait pratiquement pas jusqu’à maintenant dans la Chine « socialiste » vu que, dans le modèle maoïste orthodoxe, il était remplacé par les bénéfices sociaux garantis par les collectifs de travail).

Mais la lutte de classes organisée est très loin de canaliser toutes les frustrations et toutes les énergies combatives des divers secteurs de la société. Pendant la campagne électorale américaine, l’état-major républicain lui-même a été effrayé par le niveau de haine paranoïaque anti-minorités, anti-immigrants, anti-musulmane, anti-intellectuelle, le tout avec un relent d’anticommunisme absurde et déphasé, qui s’est exprimé dans certains des meetings de McCain et Palin, généralment de la part des secteurs les plus populaires de la base républicaine. La politique de la peur et de la haine manipulées par des démagogues réactionnaires, la fascisation de secteurs entiers de la classe moyenne, la victimisation des plus vulnérables par les simplement faibles, ou des très pauvres par les moins pauvres, ou des migrants par les autochtones (y compris des nouvelles générations de migrants par les précédentes), sont des phénomènes que nous allons voir resurgir, même si je ne crois pas qu’ils puissent atteindre le même niveau d’organisation et d’efficacité politique que dans les années 1930.

Et ce ne sera pas une exclusivité des pays du Nord, comme si les pauvres du Sud étaient nécessairement plus vertueux ou plus solidaires entre eux. Je vous garantis que nous allons partout assister à des évolutions surprenantes et très désagréables, surtout si la récession s’approfondit, coïncide avec une forte aggravation des conditions climatiques et encourage un sauve qui peut généralisé. S’il n’y a pas de barrières institutionnelles défendues et garanties par des acteurs politiques lucides et organisés, aucune soi disant « conscience révolutionnaire des masses » ne nous protègera de ces explosions de barbarie.

Face à cette crise, le « socialisme du XXIe siècle » prôné en Amérique latine représente-t-il une alternative ?

Laissez-moi vous raconter une petite histoire. Il y a un leader extrêmement populaire au sein des couches les plus modestes et les moins éduquées de la population de son pays qui explique que « chez nous, les citoyens possèdent collectivement les ressources naturelles et nous partageons la richesse quand le développement de ces ressources a lieu. » [1] Ce même leader a mené une bataille sans quartier pour obliger les compagnies pétrolières privées à payer plus de taxes et de royalties sur l’exploitation des puits de pétrole. En outre, cette personne est perçue par le peuple comme quelqu’un « qui comprend nos problèmes et qui parle comme nous, pas comme les élites arrogantes ».

Ce leader s’appelle... Sarah Palin (encore elle), gouverneur ultra réactionnaire de l’Alaska et colistière de McCain, qui fait cadeau chaque année d’un chèque de quatre chiffres en dollars (3 269 dollars en 2008) à chaque citoyen de ce pétro-État subarctique. Alors franchement, l’idée qu’on va inventer une nouvelle forme de socialisme à partir d’une quelconque expérience de néo-développementisme caudilliste, extractiviste et rentière hyperdépendante du marché mondial et des prix des matières premières me semble être une plaisanterie de mauvais goût.

La crise globale va mettre en lumière les limites du soi-disant « socialisme du XXIe siècle ». C’est déjà clair dans la pratique et ça le sera de plus en plus à mesure que la situation s’aggrave. Quant à la « théorie », j’ai pu suivre de très près certains des débats sur le socialisme du XXIe siècle au Venezuela et en Equateur, entre autres. On ne peut qu’être frappé par le caractère vague, incantatoire, purement émotionnel ou abstrait, et parfois tout simplement délirant, des discours qui circulent à ce sujet.

Au-delà de quelques déclarations bien intentionnées mais un peu réchauffées sur les vertus de démocratie participative (qui, cela dit, fonctionne aujourd’hui au Venezuela soit comme pure manipulation verticale, soit comme soupape de sécurité des frustrations populaires face à l’inefficience fébrile de l’administration centrale, et en général comme un mélange ambigu des deux), je ne vois émerger aucun outil conceptuel, aucune proposition de construction institutionnelle concrète qui nous permette de nous orienter dans la recherche d’une alternative au capitalisme.

Malgré tout, l’imaginaire socialiste semble avoir récupéré un certain rôle.

Je ne suis pas sûr de bien comprendre ce que vous voulez dire par là. Bien entendu, il y a une énorme crise de légitimité du discours néolibéral et, jusqu’à un certain point, de la confiance dans le système capitaliste. Mais je ne partage nullement l’illusion un peu narcissique selon laquelle la « vague de gauche » en Amérique du Sud ouvrirait de nouveaux horizons anticapitalistes insoupçonnés pour l’humanité.

Ce serait déjà un résultat fort méritoire si elle réussissait à améliorer durablement la vie quotidienne des couches les plus défavorisées et à démocratiser les rapports sociaux et politiques dans les divers pays du continent. Dans aucune des expériences plus ou moins progressistes en cours, j’insiste, dans aucune d’entre elles, on n’observe des transformations de la structure économique et sociale qui arrivent au niveau de celles mises en œuvre par les travaillistes britanniques dans leur pays en 1945, par exemple.

Mais prenons un autre exemple. En réaction a la crise américaine, qui met aussi en danger la stabilité et la prospérité de l’économie chinoise, le Parti communiste vient d’annoncer son intention de libéraliser le système foncier rural (qui relevait jusqu’à présent d’une forme de propriété théoriquement collective et inaliénable) en permettant aux paysans de louer et d’aliéner leurs lopins à long terme - ce qui se faisait d’ailleurs déjà massivement, mais de façon clandestine.

D’après les dirigeants chinois, la mesure aurait comme objectif de stimuler la productivité agricole, d’offrir plus de marges de manœuvre aux paysans afin qu’ils épargnent moins et consomment plus, de réduire les fortes inégalités sociales entre la ville et la campagne (et avec elles la pression de la migration interne) et d’élargir un marché intérieur encore peu développé pour pouvoir affronter le choc de la récession mondiale qui menace les exportations du géant asiatique. Apparemment, donc, ce que fait la Chine « socialiste », c’est libéraliser ou privatiser la propriété de la terre - soit une mesure de style « capitaliste » - pour se protéger de la crise « capitaliste » mais au nom de de la préservation du « socialisme » et de la réduction des inégalités.

En fin de compte, ces mesures vont-elles vers plus de socialisme ou vers plus de capitalisme ? Je n’ai pas de réponse, et il est en outre probable que la question soit mal posée, mais je sais au moins deux choses : 1) le pseudo-débat latino-américain sur le « socialisme du XXIe siècle » ne nous offre aucun cadre d’analyse sérieux pour déchiffrer la complexité de ce type d’évolution ; 2) n’importe quelle mesure socio-économique d’envergure prise par les Chinois aura plus d’impact pour l’avenir de l’ensemble de l’humanité que tout ce peuvent dire ou faire les gouvernements de gauche latino-américains.

Quant au fond du problème, je crois que la transition éventuelle à un système post-capitaliste est bien plus un problème anthropologique de longue haleine qu’une question de décisions et de stratégies politiques à court ou moyen terme, encore moins un prétexte pour débiter des slogans grandiloquents. Elle suppose l’émergence parallèle de nouvelles configurations d’incitations économiques et morales et de nouveaux dispositifs institutionnels enracinés dans des pratiques organisationnelles et matérielles soutenables (du point de vue psychologique et moral comme du point de vue écologique), ce qui n’a strictement rien à voir avec le volontarisme d’une avant-garde éclairée qui prétendrait forger un soi-disant « homme nouveau » de gré ou de force.

Jusqu’à présent, ça a généralement été de force et à coups de knout. Et quand ce n’est pas de force, ça court le risque d’être purement cosmétique, comme chez les « bolibourgeois » (bourgeois bolivariens) soi-disant socialistes qui organisent la flexibilisation du travail au Venezuela en maquillant leur entreprises en « coopératives » et voyagent régulièrement à Miami pour y faire leurs emplettes de luxe.

En revanche, ce que la politique peut faire, sous l’influence des luttes de masse, c’est aumenter le degré de contrôle de la société sur elle-même et nous éviter une régression en deça d’un seuil de civilisation qui serait un obstacle pour n’importe quelle transition post-capitaliste qui aille dans une autre direction que celle de la barbarie. De ce point de vue, la crise actuelle ouvre une fenêtre d’opportunité pour inverser les politiques les plus régressives des vingt ou trente dernières années et conquérir de nouveaux espaces d’égalité et de nouveaux droits.

Comment voyez-vous l’état du projet de Hugo Chávez après la défaite de l’année passée [échec du référendum sur la réforme de la Constitution] et en vue des élections locales du 23 novembre ?

J’écrivais début 2007 que la « révolution bolivarienne » me semblait être entré dans une phase de stagnation et je considérais comme peu probable une relance démocratique de ce processus qui lui permette d’échapper à l’entropie bureaucratique et à la myopie rentière. J’exprimais aussi mes doutes sur l’éventualité que la société vénézuélienne, chavistes compris, accepte sans ciller de satisfaire le désir publiquement exprimé par Chávez de se maintenir au pouvoir jusqu’en 2021, voire jusqu’en 2030.

Mais je ne pensais pas voir mes prédictions se confirmer aussi rapidement. Le rendement décroissant des programmes sociaux (les fameuses « missions »), l’extraordinaire inefficacité de l’administration chaviste, les épisodes de pénurie des produits alimentaires de base et les coupures d’électricité, la perception d’une augmentation spectaculaire de la corruption et le ras-le-bol de la population des quartiers pauvres face à un niveau d’insécurité hors de tout contrôle, jouent un rôle significatif dans l’usure du chavisme.

Elles alimentent aussi l’incroyable degré de détérioration des relations internes au camp bolivarien : les tout derniers « traîtres » dénoncés par Chávez ne sont rien moins que le Parti communiste vénézuélien et l’organisation de gauche Patria para Todos (Patrie pour tous), jusqu’à hier alliés fidèles et viviers de cadres fiables et généralement beaucoup mieux formés que les membres de l’ex MVR (Mouvement pour la Ve République), aujourd’hui PSUV (Parti socialiste uni du Venezuela).

Les sondages révèlent un processus de dépolarisation de l’opinion publique, avec une augmentation des « ni-ni » (environ 50 % des personnes interrogées déclarent n’être ni chavistes ni adeptes de l’opposition) et une évolution de la qualité du soutien, encore important, que les Vénézuéliens apportent à Chávez. Aujourd’hui, c’est le président lui-même qui est mis en cause pour les carences de la « révolution » et plus seulement son entourage, et une des principales critiques qu’on lui fait est qu’« il devrait s’occuper plus du Venezuela et moins des autres pays ». Or, justement, un autre facteur qui contribue à affaiblir la figure du président sont les tête-à-queue vertigineux de sa politique extérieure. Un exemple spectaculaire est sa surprenante - mais en réalité très prévisible - réconciliation de juillet 2008 avec le président colombien Álvaro Uribe, qui est passé en quelques mois du statut de « lâche, menteur et fauteur de trouble », de « valet de l’Empire », de « criminel qui dirige un narcogouvernement subordonné à Bush » à celui de « frère » qui « mérite le respect » et avec lequel « nous sommes obligés à nous entendre ».

Pour reprendre la métaphore employée dans les années 1970 à propos de l’Union soviétique par le secrétaire-général du Parti communiste italien Enrico Berlinguer, on pourrait dire que « la force propulsive de la révolution bolivarienne s’est épuisée ». La différence, c’est que la péripétie chaviste n’aura guère duré qu’une dizaine d’années et qu’une grande partie de cette « force propulsive » relevait plus de la magie du verbe que d’une réalité concrète.

Le leader bolivarien a stimulé une espèce d’empowerment symbolique des secteurs marginalisés et politisé la question sociale, mais sur le terrain pratique, au-delà de quelques politiques publiques bien intentionnées mais généralement erratiques et rapidement invalidées par l’impéritie, la corruption et une logique chaotique de désinstitutionnalisation permanente, il s’est limité à passer une couche de peinture rouge sur le modèle de capitalisme d’Etat rentier et gaspilleur typique du « Venezuela saoudite » pendant ses phases de prospérité pétrolière.

La crise constitue-t-elle une revanche pour la social-démocratie, comme le prétend Zapatero ? Que penser d’une gauche qui se précipite pour sauver un capitalisme financier qu’elle critiquait hier ?

D’abord, on peut toujours discuter des mérites du plan de Henry Paulson ou de celui de Gordon Brown (sans doute bien meilleur, quoiqu’encore très déficient en terme de contrôle public et de transparence), mais il ne s’agit pas simplement de « sauver le capitalisme financier ». Il faut éviter à très court terme la paralysie totale du système de crédit, qui affecterait tous les acteurs économiques, riches ou pauvres, procapitalistes ou anticapitalistes. Je ne crois pas qu’on puisse changer de navire en pleine tempête pour passer à une embarcation qui n’est pas encore construite.

En deuxième lieu, dans leur majorité, on ne peut pas dire que les gauches européennes se signalaient par leurs critiques virulentes du capitalisme financier. En fait, le plus souvent, non seulement la plupart des figures éminentes de la social-démocratie faisaient l’éloge de la sagesse des marchés, mais nombres d’entre elles étaient partenaires et complices de grands opérateurs de la finance. On peut donc légitimement s’indigner du culot d’un Zapatero ou de Ségolène Royal en France quand ils prétendent nous donner des leçons sur les dangers d’un capitalisme sauvage qu’ils n’ont pas combattu avec beaucoup de vigueur hier.

Mais de quoi parlons-nous quand nous parlons de social-démocratie ? La social-démocratie classique préconisait un mariage de raison avec un capitalisme national qui avait besoin de nouveaux équilibres sociaux. Avec la « troisième voie » blairiste et ses admirateurs et imitateurs, on assiste à un mariage d’amour avec un capitalisme nomade et spéculateur qui ne se reconnaît aucune responsabilité envers la société. Cela dit, le petit jeu moraliste bon marché qui consiste à dénoncer l’hypocrisie ou la lâcheté des réformistes ne nous amène pas très loin.

Les « révolutionnaires » adorent jouer les machos indomptables, mais la pusillanimité réelle ou supposée des réformistes n’est pas essentiellement un problème de fibre morale ou de testostérone politique. Elle ne constitue pas non plus un argument en faveur de la révolution pour la simple raison que personne ne sait ce que peut bien être la révolution si elle doit être quelque chose de plus sérieux qu’un grandiose et éphémère carnaval des opprimés.

Les révolutionnaires autoproclamés n’ont pas la moindre idée de comment et par où il leur faudrait commencer pour « dépasser » le capitalisme. À Cuba, par exemple, ils s’ingénient plutôt, sous peine de disparaître, à essayer de domestiquer l’énergie et la vitalité du marché et des entrepreneurs capitalistes sans mettre en danger le contrôle dictatorial du parti sur la société.

Quant aux idées de réformes structurelles que certains révolutionnaires avancent, elles sont sans doute fort méritoires, mais ce sont les même que celles des « réformistes » conséquents.

Mais alors que doivent faire les gauches latino-américaines ?

Je n’ai pas de recettes et il y a des gens beaucoup plus compétents que moi pour répondre à cette question. Simplement, je dirais qu’en premier lieu, il faut encourager et soutenir tout dispositif de redistribution de la richesse à moyen et long terme qui soit économiquement soutenable, qui s’appuie sur un montage institutionnel bien conçu et qui ne repose pas seulement sur les illusions de prestigiditateur du modèle rentier-extractiviste.

La réforme fiscale équatorienne ou la démocratisation et la restructuration du système de santé publique brésilien, dont personne ne parle, me semblent beaucoup plus importantes que n’importe quel éphémère cadeau pétrolier aux masses bolivariennes reconnaissantes. En deuxième lieu, il faut continuer à combattre toute forme de racisme ou de discrimination et décoloniser l’imaginaire et les institutions pour dépasser 500 ans de subalternité mentale et matérielle, mais sans tomber dans l’idée ridicule que ce qui est en train de s’instaurer ou devrait s’instaurer en Amérique latine serait un nouveau modèle qui n’aurait soi-disant rien à voir avec la « civilisation blanche-chrétiene-capitaliste-occidentale » (etc.).

La civilisation blanche-chrétienne-capitaliste-occidentale n’existe pas, elle n’est que le prétexte fallacieux et obsolète de la domination coloniale et de l’imaginaire raciste européen. En réalité, elle est un mélange contradictoire et constamment en mouvement, comme l’est la superstructure spirituelle de n’importe quelle formation sociale. Certains adeptes de l’indigénisme censément radical partagent en fait la même vision de la réalité que Francisco Franco ou Samuel Huntington, même s’ils valorisent de façon complètement opposée les hypothétiques civilisations qu’ils exaltent ou dénoncent.

Enfin, bien entendu, il faut renforcer l’intégration du continent sud-américain et promouvoir son rôle international proactif en tant que bloc, et ce à travers des propositions pas seulement symboliques mais pratiques, susceptibles d’engendrer des coalitions efficaces et des consensus alternatifs et visant à réformer en profondeur les normes et l’architecture institutionnelles des relations internationales. À quoi j’ajouterai qu’il me semble complètement stérile de continuer à construire l’imaginaire de la gauche latino-américaine sur la base d’une éternelle confrontation rhétorique victimiste avec les États-Unis, ce à une époque où les banquises polaires et les glaciers andins sont en train de fondre et où l’essor des nouveaux géants asiatiques (qui n’ont aucune raison de faire des cadeaux à l’Amérique du Sud, il n’y a qu’à voir le cynique pragmatisme commercial de Pékin et sa contribution à la reprimarisation « dépendantiste » des pays sud-américains) menace de faire des ravages dans les économies de la région.

La domination de Washington est en crise, c’est une très bonne chose, et il ne faut accepter aucune régression ou pression de ce côté là. Mais elle ne peut plus être une excuse pour les carences des gouvernements progressistes et des processus d’intégration régionale. Pour qu’ils puissent exercer un véritable leadership moral et politique, il faut renforcer la fonctionnalité de l’Unasur (Union sud-américaine), ainsi que celle de la Banque du Sud et d’autres institutions financières régionales, comme la puissante BNDES (Banque nationale pour le développement) brésilienne.

Et puisque nous parlons du Brésil, il faut aborder avec une bonne dose de franchise, d’intelligence stratégique et de capacité de forger des consensus multilatéraux les problèmes que crée la forte asymétrie démographique, territoriale et surtout économique dont jouit cet immense pays, que cela nous plaise ou non. Malgré leurs défauts, je crois que les gauches latino-américaines peuvent faire face à ces défis, mais elles ont besoin d’un authentique bain de vérité pour commencer à apprendre à dire ce qu’elles font et à faire ce qu’elles disent.

Le paradoxe du « virage à gauche » sud-américain, c’est qu’il coïncide avec un changement d’époque qui ne requiert nullement une évolution de la modération a un radicalisme indéfini, ou du radicalisme à un modérantisme pusillanime, mais de l’abstraction frauduleuse des discours radicaux a la nécessité d’affronter concrètement les problèmes radicaux.

Marc Saint-Upéry est un journaliste et traducteur français résidant en Équateur. Il a notamment traduit les ouvrages de Mike Davis, Amartya Sen, Jeremy Rifkin ou Robert Fisk, mais aussi de Michael Moore et des Yes Men. Il est l’auteur de « Le rêve de Bolivar. Le défi des gauches sud-américaines (La Découverte, 2008) » et effectue actuellement un séjour d’un an à Cambridge, État-Unis, où il est affilié à la Fondation Nieman à l’Université de Harvard.

Notes

[1] Cité in Hendrik Hertzberg, « Like, Socialism », The New Yorker, 3-11-2008.


Voir en ligne : www.cetri.be