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PALESTINE

Gaza 2009 : Culture de résistance versus défaite

Dimanche 22 février 2009, par Haidar Eid

La résistance n’est pas seulement l’aptitude à se défendre contre un puissant ennemi militaire, mais également à résister intelligemment à l’occupation de la terre.

Les effusions de sang encore en cours à Gaza et l’aptitude des Palestiniens à résister intelligemment à la quatrième plus puissante armée du monde sont au cœur de la polémique qui agite certaines forces politiques palestiniennes. Pendant la guerre génocidaire de 22 jours, le régime d’apartheid israélien a utilisé contre la population palestinienne des avions de combat F-16, des hélicoptères Apache, des chars d’assaut Merkava, ainsi que des armes conventionnelles et non conventionnelles. Cette guerre a suscité de sérieuses questions sur la notion même de résistance et pour savoir si son aboutissement est une victoire, ou au contraire une défaite pour le peuple palestinien ?

La même question a été posée en 2006 lorsque le régime d’apartheid a déclenché la guerre contre le peuple libanais et tué sauvagement plus de 1200 Libanais.

Au début de la guerre à Gaza, certains dirigeants palestiniens nous ont affirmé que « les deux parties étaient responsables de cette guerre » et que « le Hamas devait cesser les tirs de roquettes depuis Gaza ». Ces mêmes dirigeants ont estimé que la résistance, sous toutes ses formes, violente et autres, est « futile ». A présent que le nombre de bombes sur Gaza a diminué, le conflit se focalise sur la question de savoir si l’aboutissement de la guerre est une victoire ou une défaite.

Pour la classe dirigeante israélienne, comme pour le camp des défaitistes palestiniens, la réponse est claire - malgré le fait qu’aucun objectif annoncé au début de la guerre n’ait été atteint - le nombre de martyrs, handicapés et sans-abris sert à déterminer une victoire ou une défaite.

Cette approche néglige de reconnaître qu’aucun de ces soit disant « objectifs » de guerre n’a été atteint : le Hamas est toujours au pouvoir ; des roquettes sont toujours lancées ; aucune force pro-Oslo n’a été réinstallée dans la Bande de Gaza. Après la brutalité (in)attendue des forces d’occupation israéliennes, certains intellectuels et politiques palestiniens posent désormais cette question : « cela en valait-il la peine ? ». Le « cela » reste ambigu, tout dépend de la réaction des auditeurs/lecteurs. Ce qui est intéressant ici est le changement radical qui a affecté certaines forces nationales, en particulier, celles de gauche et les intellectuels s’en réclamant. Ils ont passé d’une interprétation mécanique à une interprétation dialectique de l’histoire et de leur rôle.

La guerre à Gaza fut ressentie comme un tsunami politique qui n’a pas seulement mis un terme à la fiction d’une solution de deux états et replacé la libération au lieu de l’indépendance dans l’agenda politique, mais elle a également créé une nouvelle carte politique palestinienne amorçant un nouveau débat intellectuel sur son aboutissement. Cette nouvelle classification de l’intelligentsia et de la classe dirigeante palestiniennes a amené plusieurs ex-gauchistes à rejoindre l’hymne de l’aile droite d’Oslo et sa culture du défaitisme.

Contrairement à l’intelligentsia d’Oslo, la nouvelle gauche pragmatique se démarque par sa démagogie, son opportunisme et sa vision à court terme. L’attitude de ces intellectuels ONG-istes (ceux émergeant de fonds occidentaux non-gouvernementaux - ONG) ne montrent aucun attachement à leur responsabilité historique et nationale.

L’affirmation célèbre de Michel Foucault « là où il y a pouvoir, il y a résistance » nous aide à théoriser la résistance politique, et donc culturelle, évoquées dans certaines discussions post-guerre. En ce qui concerne la notion même de résistance, il vaut la peine de citer Frantz Fanon sur le rôle de l’ « intellectuel natif (colonisé) » pendant la « phase de combat » : « Le natif (le colonisé) après avoir tenté de se perdre dans le peuple, de se perdre avec le peuple, va au contraire secouer le peuple...il se transforme en réveilleur du peuple, d’où surgira la littérature de combat et nationale ».

D’un autre côté, toujours selon la théorie de Fanon, il existe des intellectuels qui « prouvent qu’ils ont assimilé la culture de l’occupant. [Leurs] œuvres correspondent point par point à celles de [leurs] homologues dans la mère-patrie. [Leur] inspiration est européenne (c’est-à-dire occidentale)... » D’où l’adoption de la narration israélienne par quelques intellectuels palestiniens, comprenant également les ONG-istes de gauche, par laquelle Israël se disculpe de ses crimes : « nous sommes à blâmer pour ce qui s’est passé ; » « nous n’avons pas été consultés lorsque le Hamas a commencé la guerre ! » ; « le peuple paie le prix, non le mouvement de résistance ; » « le Hamas aurait dû renouveler la trêve ; » « le Hamas aurait dû comprendre que nous ne pouvions nous permettre de perdre autant de vies ; » « il n’y avait aucune résistance dans les rues de Gaza, les hommes de la résistance ont fui dès l’arrivée du premier char d’assaut. »

Du même coup, on devrait également condamner la résistance à l’occupation des Algériens, des Africains du Sud, des Français, des Vietnamiens et des Egyptiens. En Afrique du Sud, la même logique était utilisée par les chefs des bantoustans contre le mouvement anti-apartheid, ainsi que par le gouvernement de Vichy, par le gouvernement sud vietnamien, par les forces égyptiennes en 1956 contre le gouvernement progressiste de Gamal Abdel Nasser, et même en 2006 par la coalition (Siniora-Jumblatt-Geagea-Hariri) libanaise du 14 Mars.

Il est clair, que l’assimilation de la mentalité occidentale par les intellectuels, au travers d’un processus de ONG-isation, et donc d’Oslo-isation, les amène à mépriser la culture de résistance comme étant inutile, futile et sans espoir. La résistance n’est pas seulement l’aptitude à se défendre contre un puissant ennemi militaire, mais également à résister intelligemment à l’occupation de la terre.

Les défaitistes d’Oslo et le camp néo-gauchiste n’ont pas réussi à utiliser astucieusement le pouvoir du peuple ou même à reconnaître son existence. Ils ont échoué parce qu’ils veulent lutter selon les conditions israéliennes en adoptant une dichotomie Israël versus Hamas, plutôt que celle du régime d’apartheid israélien versus le peuple palestinien - au lieu de considérer leurs points forts : à savoir, qu’ils sont les natifs de la terre, que des lois internationales soutiennent leurs revendications, qu’ils sont les véritables représentants de la moralité, et qu’ils ont le soutien de la communauté civile internationale, etc....

Une leçon à tirer de la lutte sud-africaine contre le régime d’apartheid est la manière dont elle a essayé de définir une résistance basée sur « quatre piliers de lutte » : lutte armée, mobilisation interne massive, solidarité internationale et mouvement politique clandestin. Malheureusement, aucun de ces piliers ne semble correspondre au paradigme néo-gauchiste palestinien.

Les OGN-istes de gauche sont en rupture avec les principes critiques de l’héritage de ceux tels que Ghassan Kanafani, Edward Saïd et Franz Fanon. Selon Saïd, la gauche démocratique séculaire devrait être « un individu qui ne peut être facilement contrôlé par les gouvernements et les corporations (donateurs) et dont la raison d’être est de représenter toutes ces personnes et ces questions que l’on oublie régulièrement ou que l’on enterre sous le tapis ».

La fascinante remarque, qui est aussi d’actualité, du philosophe hongrois George Lukacs pointe dans cette direction, la gauche OGN-iste devrait se manifester maintenant : « lorsque la société intellectuelle arrive à un tournant historique dans sa lutte pour une définition claire de son identité, l’intellectuel devrait être impliqué dans l’ensemble du processus sociopolitique et devrait quitter sa tour d’ivoire ».

Le processus de décolonisation de la culture de résistance insiste sur le droit de considérer l’histoire palestinienne comme une entité holistique, cohérente et intégrale. Cela reflète également une conscience nationale et historique désignant les Palestiniens comme capables d’incarner le changement de leur présent et leur futur sans tenir compte des agendas des donateurs occidentaux, du Quartet et d’autres entités officielles internationales. Pourtant, nous remarquons que les néo-démocrates palestiniens sont incapables d’admettre l’agenda palestinien parce qu’ils refusent de respecter la volonté du peuple telle qu’elle a été exprimée par les bulletins de vote. Au cours de ces deux dernières années, cette position a servi à former une synergie entre les néo-démocrates palestiniens, les donateurs et les entités internationales qui ont mis tout en œuvre pour délégitimer l’agenda palestinien.

La caractéristique fondamentale de l’idéologie défaitiste est le manque de conscience politique et la recherche de solutions individuelles - celle-ci contredit la réalité collective nationale du peuple palestinien colonisé. La conscience politique doit commencer par le rejet des conditions imposées à la majorité des Palestiniens par l’occupation israélienne et le Quartet (Russie, Etats-Unis, Nations-Unies et l’Union Européenne), et même plus important encore, le rejet des miettes offertes à une minorité choisie de Palestiniens comme récompense pour bonne conduite.

En effet, la conscience de classe est dialectiquement en lien avec la lutte pour la libération nationale. Ce sont les intérêts de certains groupes d’ONG-istes, ex-gauchistes et néolibéraux, dont la perspective défaitiste sur l’issue de Gaza 2009 est diffusée avec l’aide de quelques médias impopulaires, qui sont ici mis en cause et non pas les intérêts du peuple palestinien qui ont accru leur légitimité par une résistance acharnée au bombardement israélien.

Les Oslo-istes et ONG-istes affirment que la seule solution au conflit israélo-palestinien est la création de deux états. Fondamentalement, cela signifie la création d’une Palestine indépendante sur 22 % de la Palestine mandataire. Selon eux, l’indépendance ne sera obtenue que par le biais de négociations, bien que plus de dix ans de négociations n’aient en aucune manière altéré la position israélienne. La création d’un état palestinien n’est mentionnée dans aucune clause des accords d’Oslo, laissant ainsi la tâche à être déterminée par l’équilibre des pouvoirs dans la région. Cet équilibre penche en faveur d’Israël qui rejette la création d’un état palestinien souverain, bien qu’Israël ait reconnu le peuple palestinien et son mouvement national : l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP).

Aucun parti israélien, que ce soit le Parti Travailliste, le Likoud, ou Kadima n’est prêt à accepter un état palestinien comme étant le droit légitime du peuple palestinien à l’autodétermination. L’impasse dans laquelle se trouvent les négociations a prouvé que l’opposition voyait juste.

D’où, les résultats « choquants » des élections 2006, par lesquelles le Hamas a obtenu la majorité des sièges au Conseil Législatif Palestinien. Les libéraux et ceux de gauche ont été « surpris » et même se sont sentis « trahis » ! Depuis, des accusations d’immaturité et même de « sous-développement » du peuple palestinien ont été lancées. Rien n’a été mentionné au sujet de l’échec du « processus de paix » ; ni la fin de la solution de deux états, ni la nécessité d’un nouveau programme national qui serait capable de mobiliser les masses. Un programme qui serait par nature démocratique, un programme qui respecterait la résistance sous toutes ses formes et, en fin de compte, garantirait une paix juste.

C’est le manque d’une vision politique et d’un programme idéologique clairement défini qui permet aux classes d’Oslo-istes de se contorsionner. C’est ce manque qui les prépare à reconnaître « un état juif » à côté d’un état palestinien et qui justifie les pratiques discriminatoires israéliennes contre ses citoyens non juifs, en majorité des citoyens palestiniens et résidents de 1948, et la fin du droit au retour de plus de six millions de réfugiés.

Ce qui nous est constamment répété est de :

soit accepter une occupation israélienne désastreuse : la présence continuelle d’un mur d’apartheid, les colonies, les check-points, les routes en zigzag, la codification de couleurs différentes des numéros d’immatriculation, les démolitions de maisons et une coordination de sécurité supervisée par un général américain à la retraite ;
ou de nous voir imposer un siège hermétique et médiéval, mais de mourir avec dignité.

La première option semble être celle qui est préférée par certains activistes ONG-istes.

Toutefois le nouveau programme, qui est si nécessaire, doit faire le lien entre toutes les luttes palestiniennes : l’occupation de Gaza et de la Cisjordanie, la discrimination ethnique israélienne et les violations des droits de plus d’un million de citoyens palestiniens, ainsi que les réfugiés déplacés de 1948 vivant à l’extérieur.

Gaza 2009 n’était pas une défaite mais bien une victoire, parce que, dans la Bande de Gaza, les Israéliens ont tué dans l’œuf la solution de deux états ; c’est une victoire acquise par le sang des enfants, hommes et femmes qui ont sacrifié leur vie pour que nous pussions vivre et continuer notre résistance au lieu de capituler.

Ces Palestiniens qui pleurent la solution de deux prisons sont en total décalage avec les nouveaux faits sur le terrain : il ne peut y avoir de retour à des solutions et des négociations fictives ; c’est maintenant le moment de donner un élan final afin d’atteindre une liberté et un état réels. Ces Palestiniens en deuil peuvent, soit rejoindre d’autres Palestiniens et internationaux pour exiger un état séculaire et démocratique avec des droits égaux pour tous dans la Palestine mandataire, soit être rejetés dans les poubelles de l’histoire.

* Dr. Haidar Eid est un commentateur et activiste politique indépendant résidant à Gaza.

11 février 2009 - The Electronic Intifada - Vous pouvez consulter cet article à :
http://electronicintifada.net/v2/ar...
Traduction de l’anglais : Christine Rossetti (version révisée par JP)


Voir en ligne : www.info-palestine.net