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VENEZUELA

« Un processus de transformation ne peut dépendre d’une seule personne »

Entrevue avec Edgardo Lander

Dimanche 15 février 2009

Edgardo Lander, sociologue et professeur titulaire de l’Université centrale du Venezuela, cite un sondage sectoriel de Datanalisis qui montre l’appui de la population aux politiques en matière d’alimentation, de santé et d’éducation. Mais cette enquête d’opinion reflète aussi l’échec « dans d’autres domaines de la vie quotidienne dont le gouvernement ne s’est pas préoccupé ». En particulier, l’insécurité, la mobilité et la gestion des déchets.

Si le gouvernement veut continuer à développer ses politiques et à bénéficier de l’appui électoral de la majorité des Vénézuéliens, « il doit résoudre urgemment ces problèmes. Le gouvernement doit se battre sur le terrain de la gestion ». C’est un aspect crucial depuis le changement politique qui a démarré en 2006.

Lors des élections régionales et municipales [novembre 2008], les gens ont voté contre l’incapacité des Diosdado Cabello, Rangel Ávalos et Juan Barreto [1]. « Mais, affirme Lander, ils n’ont pas nécessairement voté contre le processus de changement ».

La question du leadership et de la construction d’une société plus juste et démocratique n’est possible que moyennant la construction d’espaces de débat plus larges et de leaderships alternatifs.

Quels sont les principaux symptômes que vous constatez dans le processus politique bolivarien ?

De mon point de vue, la question de l’amendement constitutionnel et de la réélection [2] ne doit pas être regardée sous l’angle libéral ; parce que dans une bonne partie des pays européens, ces limites n’existent pas. Aux Etats-Unis, il y a même des parlementaires qui, comme Edward Kennedy, sont là depuis 40 ans et personne ne prétend que c’est antidémocratique. D’un autre côté, avoir recours à un argument abstrait comme celui que le peuple est souverain et qu’il a des droits sans limites, me semble ne pas avoir non plus beaucoup de fondement. Dans le fond, l’enjeu est autre. Pour les dirigeants du chavisme et Chavez lui-même, c’est l’idée que s’il n’est pas candidat il y a un risque de perdre les élections. Par contre, la préoccupation de l’opposition est que le chavisme avec Chavez comme candidat a la possibilité de gagner. C’est cela le problème. Le reste, ce sont des détails.

N’y a-t-il pas un problème de leadership dans le chavisme ?

Un leadership aussi tout puissant, charismatique et qui peut s’exprimer, comme le fait Chavez, complique l’émergence de leaderships alternatifs et d’espaces collectifs de discussion. Même la création du Parti Socialiste Uni du Venezuela (PSUV) n’a pas altéré cet état des choses, à savoir que c’est Chavez qui finit par prendre les décisions et c’est lui qui les annonce. Du point de vue de la démocratie, pas celui de la démocratie libérale, mais celui de la construction d’une société démocratique, il y a un problème sérieux.

Un problème de participation, de protagonisme. Je crois qu’il y a ici une chose qui s’apparente à ce que l’on appelle en psychologie le double message. Tout le processus de changement va dans le sens du protagonisme populaire et de la participation. C’est cet accent que l’on donne à la construction d’une société alternative, où il y a des organisations et des conseils communaux, mais quand les gens le prennent vraiment au sérieux, du coup on retourne vers le haut, et on annonce une décision transcendante, qui a à voir avec le pays. Il y a là une tension très forte entre une démocratie participative et une forme de prise de décision qui vient d’en haut.

S’agit-il de pur messianisme ? N’y a-t-il pas de participation collective ?

Au Venezuela, les processus de participation sont extraordinairement étendus – comités techniques de l’eau, de terre, de santé, organisation de femmes et tout ce qui tourne autour de la construction des conseils communaux. Ce sont évidemment des transformations très importantes de la culture politique populaire, de cette culture du scepticisme, de l’apathie et de l’indifférence qui a conduit, notamment, au Caracazo (27 février 1989) durant les vingt dernières années de Puntofijismo. Il y a un processus de « dignification », de reconstruction du tissu social. Au niveau interne, c’est le changement le plus important. Mais il y a un risque pour tout ce processus de ne pas avancer vers un approfondissement démocratique et d’être sapé si on se rend compte que parfois des décisions fondamentales sont prises et annoncées, même si après on convoque un débat.

N’est-il pas paradoxal que l’on conjugue deux choses qui sont par nature antagonistes ?

Je crois que c’est la tension fondamentale du processus vénézuélien. La réponse à la question de savoir si le Venezuela va progresser vers une société plus démocratique, plus égalitaire, qui soit effectivement différente de l’organisation hiérarchique qui caractérise la société capitaliste dépendra de la manière dont se résoudra cette tension.

Selon vous, comment cela a lieu ?

C’est ce qui me préoccupe, parce qu’on est témoin de choses qui vont dans un sens ou dans un autre. Sur la question du leadership et de la conduite du processus, il y a des niveaux de centralisation et de prise de décisions qui finissent par bloquer, entre autre choses, l’émergence de leaderships alternatifs. On peut affirmer objectivement qu’aujourd’hui il n’existe pas de leader qui soit capable de se présenter comme la suite du processus et qui ait le poids spécifique de Chavez. Mais on peut se demander si ce ne serait pas justement ce modèle de leadership qui empêche que cela se produise ? Il y a certains problèmes dans ce modèle qui finissent par avoir des conséquences.

La défaite du référendum de 2007 sur la réforme de constitutionnelle et, dans une certaine mesure, le résultat des élections régionales et municipales du 23 novembre dernier en sont des conséquences ?

Ce sont des conséquences de type électoral, mais il y en a d’autres qui ont à voir avec le type de société que l’on construit.

C’est là que je perçois le plus grand risque. Comment peut-on voir que l’on construit effectivement une société plus démocratique et plus participative ? Regardons cela sous un autre angle. Il y a, d’une part, ce processus extraordinaire d’organisation populaire et, d’autre part, cet appauvrissement extraordinaire du débat public, parce que c’est entre autres un débat polarisé dans lequel, appelons-les ainsi, les intellectuels chavistes se sentent dans l’obligation de défendre inconditionnellement ce qui se fait. Par conséquent, le débat politique ouvert sur les options, sur la direction que l’on prend, sur la politique pétrolière ou sur quel doit être le modèle n’existe pas.

La révolution bolivarienne est une révolution rhétorique ?

Je n’affirmerais pas cela pour plusieurs raisons. Primo, la rhétorique, disqualifiée comme pures paroles, suppose que la parole n’importe pas. Hors, la parole compte. La transformation des imaginaires collectifs et la subjectivité, ce n’est pas rien. Ce n’est pas que les imaginaires sont des choses aériennes et la matérialité ce qui est réel. Les imaginaires, les tissus sociaux, la dignité et les processus d’organisation populaire font absolument partie de la réalité. On ne peut pas écarter cela comme si ce n’était rien. Cela est en train d’avoir lieu et c’est très important. Ce qui s’est passé au Venezuela et nombre de choses qui ont eu lieu en Amérique latine sont le fait du leadership de Chavez qui a réussi à donner voix et direction à cet énorme mécontentement qui existait au Venezuela, mais, pour la construction d’une société plus démocratique, il faut aller au-delà de ce leadership, dans la construction d’espaces plus larges de débat et de discussion collective.

Le germe de la destruction se trouve au sein-même du chavisme ?

Un processus de transformation ne peut dépendre d’une seule personne. Ce n’est pas un signe de force mais bien de faiblesse. Quelle est la meilleure forme pour faire échec et mat au processus vénézuélien si on arrive à la conclusion qu’il dépend d’une seule personne ? Ce serait de tuer Chavez. Cela rend le processus très vulnérable, et cela rend très vulnérable aussi la construction d’une société toujours plus démocratique dans laquelle un nombre toujours plus grand de gens participe à la prise de décisions qui elles aussi deviennent plus importantes. Comment transformer la prise de décisions sur des affaires locales en une forme qui ne soit pas une démocratie plébiscitaire ? Ce n’est pas suffisant de demander aux gens de répondre par oui ou non à une question. Ça, c’est une démocratie très limitée. Ce n’est pas du protagonisme populaire.

Le pays est divisé.

Il semblerait avéré que la société vénézuélienne est divisée en deux. Cette division (60/40, 55/45, 51/49), comment on la casse ? Je crois que le processus de changement et de transformation n’est pas durable à moyen et long termes s’il n’y a pas de politiques capables de dépasser la base politique qu’a actuellement le gouvernement. Je crois que le gouvernement n’a pas mené de politiques pour cela. S’il s’agit d’un nouvel ordre, d’une nouvelle hégémonie, en termes de nouvelle culture politique, de nouvelles valeurs, il faut nécessairement élargir le champ.

Des politiques d’inclusion ?

Bien sûr, il y a eu des politiques d’inclusion tant en termes politiques que de bien-être matériel dans les secteurs populaires. La politique de confrontation, surtout dans les premières années, fut un instrument très puissant de renforcement de la base sociale et de construction de l’identité populaire du chavisme, particulièrement durant la grève [3] et le coup d’État.

Cette politique s’est-elle épuisée ?

Je vais parler d’autre chose qui a à voir directement avec cette question. A partir de 2007, il y a eu un débat au sein de l’opposition sur comment aborder le référendum. Au dernier moment, les secteurs les plus radicaux ont soit appuyé la participation ou soit se sont tus. Il n’y a pas eu de division dans les rangs de l’opposition et ils ont obtenu leur première victoire électorale. Je crois qu’il y a eu une espèce de déclic. On a fait taire les secteurs les plus radicaux, les plus putschistes et les plus pressés. Ce n’est pas qu’ils sont devenus des petits anges démocrates. S’ils pouvaient renverser Chavez, ce serait mieux selon eux ; mais d’autres secteurs qui croyaient en la possibilité d’avancer sur le terrain électoral ont fini par diriger les politiques de l’opposition et ils ont eu pas mal de succès au cours des élections régionales et municipales. Malgré l’hétérogénéité et la grande quantité de partis politiques, ils ont réussi à gagner des endroits importants du pays. Cela crée une situation politique nouvelle parce que, entre autres, l’opposition est le gouvernement dans ces lieux. Cela change la carte politique parce que dans les états de Zulia, Táchira ou de Miranda, ils ne misent pas sur la confrontation radicale avec Chavez mais veulent démontrer qu’ils peuvent résoudre les problèmes quotidiens des gens comme la sécurité, les poubelles, la mobilité, entre autres.

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Modèle pétrolier

Le pétrole est une question fondamentale pour la société vénézuélienne. Mais le thème a été évité dans le cadre d’un « appauvrissement du débat public et ouvert », affirme Edgardo Lander. Paradoxalement, le pétrole est un bon exemple du débat qui n’existe pas.

« Je crois que la construction d’une société alternative dans le monde d’aujourd’hui, une société qui dépasse le capitalisme, implique nécessairement une rupture de civilisation avec ce modèle destructeur de guerre des humains contre la nature, ce modèle du progrès qui lie le bonheur au bien-être matériel ».

On est donc face à une contradiction. « Au Venezuela, c’est dans le discours et cela reste dans le discours. Si on regarde le plan [national de développement] Simon Bolivar dont un des axes est clairement identifié comme socialiste, il y a l’idée du Venezuela comme grande puissance énergétique et l’idée de semer le pétrole [4] détournée et transformée en expansion massive de l’industrie pétrolière. » C’est une chose que l’on pourrait au moins trouver curieuse.

« Dans la société vers laquelle nous voulons avancer, il y a peu de questions aussi importantes que celle-ci. Toutefois, on n’en discute pas au Venezuela ».

Notes :

[1] [RISAL] Respectivement ancien gouverneur de l’État de Miranda, ancien maire de Sucre (municipalité de Caracas) et ancien maire-gouverneur (Alcalde mayor) de Caracas.

[2] [RISAL] Les Vénézuéliens sont appelés le dimanche 15 février à se prononcer par réféendum sur un amendement constitutionnel qui permettrait, en cas du victoire du oui, à tout élu de se représenter à une élection sans limitation du nombre de mandat.

[3] [RISAL] La grève qui s’est davantage apparenté à un lock-out patronal et au sabotage de l’industrie pétrolière en décembre 2002 et janvier 2003.

[4] [RISAL] Semer le pétrole ou utiliser la rente pétrolière pour développer d’autres secteurs économiques.

Source : Ultimas Noticias, 18 janvier 2009

Traduction : Frédéric Lévêque, RISAL.info.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent lentière responsabilité de l’auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d’Information et de Solidarité avec l’Amérique Latine (RISAL).


Voir en ligne : www.risal.info