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AFGHANISTAN

La débâcle

Samedi 29 novembre 2008, par Robert Fisk

Fisk, de retour d’Afghanistan, décrit la réalité d’un pays bien loin de l’image qu’en donnent les gouvernements occidentaux, qui continuent d’affirmer contre toute vraisemblance - et contre toute raison - que la « victoire » est proche. Les talibans sont à 20 Km de Kaboul et règnent en maître à Kandahar, nous dit l’envoyé spécial de The Independent. « La communauté internationale doit cesser de se mentir et se livrer à une réflexion fondamentale qui aurait dû être menée voilà quatre ou cinq ans, » avertit l’un des témoins qu’il a rencontré. Quand donc les politiques se mettront-ils à faire leur métier, c’est à dire se préoccuper du destin de la nation ? Faudra-t-il que les talibans viennent porter la guerre sur le sol français pour que cette désastreuse entreprise néocoloniale sans issue soit enfin remise en cause ?

L’effondrement de l’Afghanistan est plus proche qu’on ne le pense. Kandahar est aux mains des talibans - à l’exception d’un kilomètre carré au coeur de la ville - et les premiers postes de contrôle des Talibans sont à peine à 20 kilomètres de Kaboul. Le gouvernement profondément corrompu d’Hamid Karzai est presque aussi impuissant que n’est l’est le gouvernement irakien de la « zone verte » de Bagdad. Désormais les chauffeurs de camion afghans détiennent des permis de circuler délivrés par les Taliban, qui ont également leurs propres tribunaux dans des zones reculées du pays.

La Croix-Rouge a déjà averti que les opérations humanitaires sont considérablement réduites dans des régions de plus en plus vastes de l’Afghanistan, et plus de 4000 personnes, dont au moins un tiers de civils, ont été tués au cours des 11 derniers mois, ainsi que des dizaines de soldats de l’OTAN et de 30 travailleurs humanitaires. Les Talibans, tout comme le gouvernement de M. Karzai, exécutent leurs prisonniers en nombre toujours plus grand. Les autorités afghanes ont pendu ce mois-ci cinq hommes pour meurtre, enlèvement ou viol - un prisonnier, qui est un parent éloigné de M. Karzai a vu sa peine commuée, comme c’était prévisible - et plus de 100 autres sont actuellement à Kaboul dans le couloir de la mort.

Cela n’est pas l’Afghanistan démocratique, pacifique, reconstruit, soucieux d’ « égalité entre les sexes » que le monde avait promis de créer après la chute des Talibans en 2001. En dehors de la capitale et de l’extrême nord du pays, presque chaque femme est couverte d’une burkha, tandis que des combattants viennent maintenant rejoindre les rangs des Talibans depuis le Cachemire, l’Ouzbékistan, la Tchétchénie et même la Turquie. On estime que plus de 300 combattants turcs sont désormais présent en Afghanistan, beaucoup d’entre eux détenant un passeport européen.

« Je ne connais personne qui veuille voir le retour des talibans au pouvoir, » déclare un homme d’affaires de Kaboul - qui a conservé un anonymat aujourd’hui plus souvent demandé que ce n’était le cas avant 2001 - « mais les gens détestent le gouvernement et le parlement qui ne se soucient pas de leur sécurité. Le gouvernement est inutile. Compte tenu du nombre de personnes déplacées et réfugiées qui se déversent à Kaboul en provenance de la campagne, il existe un chômage de masse - mais bien sûr, il n’existe pas de statistiques. »

« Le ‘marché libre’ a mené beaucoup d’entre nous à la catastrophe financière. L’Afghanistan est un champ de bataille pour l’idéologie, l’opium et la corruption politique. Maintenant on a toutes sortes d’entreprises qui ont des contrats avec des organisations comme l’USAID. Tout d’abord, elles prélèvent 30 à 50% pour leurs propre compte, puis sous-traitent et sous sous-traitent à d’autres entreprises et il ne reste seulement que 10% du montant initial pour les Afghans eux-mêmes. »

Les Afghans travaillant pour des associations caritatives et l’ONU confient à leurs employeurs qu’ils sont soumis à une pression croissante pour donner des informations aux Talibans et pour leur offrir l’hébergement. Dans les campagnes, les agriculteurs vivent dans la peur des deux côtés dans cette guerre. Un très haut fonctionnaire des ONG à Kaboul - encore une fois, l’anonymat a été demandé - déclare qu’à la fois les Talibans et la police menacent régulièrement les villageois. « Un groupe de 15 ou 16 Talibans frappe la nuit à la porte d’un chef de village, disant qu’ils ont besoin de nourriture et de logement. Et le chef dit aux villageois de leur donner de la nourriture et de les laisser s’installer dans la mosquée. Ensuite, la police ou l’armée arrivent dans la journée et accusent les villageois de collusion avec les Talibans, arrêtent des innocents et menacent de suspendre l’aide humanitaire. Ensuite, il y a le danger que le village soit pris sous un raid aérien Américain. »

Dans la ville de Ghazni, les Talibans ont ordonné que tous les téléphones portables soient éteints de 17 heures jusqu’à 6 heures du matin de peur que des espions puissent les utiliser pour informer sur les positions de la guérilla. La guerre du téléphone mobile pourrait être gagnée par le gouvernement. Avec l’aide des américains, le ministère de l’Intérieur peut désormais suivre et localiser les appels. Une fois de plus, les Américains parlent de former des « milices tribales » pour lutter contre les Talibans, tout comme ils l’ont fait en Irak et comme les autorités pakistanaises ont essayé de le faire dans les provinces de la Frontière du Nord-Ouest. Mais ces force tribales ont été corrompues dans les années quatre-vingt par les Russes et lorsque ce système été remis sur pied il y a deux ans de cela, sous l’appellation de Force de police auxiliaire, cela a été un fiasco. Les policiers auxiliaires nouvellement formés ont cessé de se présenter sur leur lieu de travail, volé des armes et se sont transformés en milices privées.

« Maintenant, à chaque fois qu’un nouvel ambassadeur occidental arrive à Kaboul, il agite à nouveau ces idées », déclare un autre responsable d’ONG, proche du désespoir. « Ah, disent-ils essayons ces milices locales, quelle excellente idée. » Mais cela ne résoudra pas le problème. Le pays est en proie au brigandage, ainsi qu’à la cruauté des Taliban et des raids aériens, que les Afghans jugent tellement scandaleux. La communauté internationale doit cesser de se mentir et se livrer à une réflexion fondamentale qui aurait dû être menée voilà quatre ou cinq ans. »

Ce que cela signifie, pour les Occidentaux qui ont passé des années à Kaboul, est simple. Est-ce vraiment l’ardente ambition des Afghans que d’installer la « démocratie » ? Un État fédéral fort est-il possible en Afghanistan ? La communauté internationale est-elle prête à s’en prendre aux seigneurs de la guerre et aux barons de la drogue qui occupent des postes dans le gouvernement de M.Karzai ? Et, plus important encore, la reconstruction permet-elle vraiment de « sécuriser le pays » ? Le vieil adage usé des américains qui dit que « lorsque s’arrête la route, débute le pouvoir des Talibans » est faux. Les Talibans tiennent des postes de contrôle sur ces routes nouvellement construites.

Le ministre afghan de la Défense a 65000 soldats sous son improbable commandement mais il en aurait besoin de 500 000 pour contrôler l’Afghanistan. Les Soviétiques n’ont pas réussi à maîtriser le pays, même lorsqu’ils avaient 100 000 hommes sur le terrain, et 150 000 soldats afghans à l’appui. Et au moment où Barack Obama se prépare à envoyer un autre contingent de 7000 soldats américains dans la fosse Afghane, les Espagnols et les Italiens parlent de se retirer, tandis que les Norvégiens pourraient désengager leurs 500 hommes. Les dirigeants occidentaux évoquent sans relâche l’élément « clé » que constituerait l’entraînement de plus en plus d’Afghans à combattre dans l’armée. Mais c’est cette même « clé » qu’avaient essayé les Russes - et elle ne cadrait pas avec la serrure.

« Nous » n’allons pas gagner en Afghanistan. Discuter d’une victoire militaire sur les Talibans semble plus irréaliste que jamais. De fait, lorsque le Président Afghan tente d’engager le dialogue avec le mollah Omar - qui est l’un des principaux objectifs visé par les américains dans cette déplorable guerre - on se rend compte de la situation. Mais même le mollah Omar ne veut pas parler avec M. Karzai.

La partition du pays est une option que personne ne veut évoquer : donner la partie sud de l’Afghanistan aux Talibans et conserver le reste. Elle ne ferait qu’ouvrir une nouvelle crise avec le Pakistan car les Pachtounes, qui sont la majorité dans les rangs Talibans, réclameraient alors l’ensemble de ce que qu’ils considèrent comme le « Pashtounistan », incluant la plus grande partie des zones tribales du Pakistan. Ce serait également un retour au « grand jeu » et la redéfinition des frontières dans le sud-ouest de l’Asie, ce qui - l’histoire le montre - a toujours été accompagné de grandes effusions de sang.


Publication originale The Independent, traduction Contre Info


Voir en ligne : www.contreinfo.info