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Les "émeutes de la faim", une opportunité historique pour les paysans ?

Vendredi 19 septembre 2008, par Sylvie Brunel

Le monde court à la famine, nous assène l’ONU. Les émeutes de la faim se multiplient dans les pays émergents, tels l’Egypte, l’Indonésie, le Mexique, mais aussi dans des pays très pauvres comme Haïti, confirmant une des grandes peurs de l’humanité, réactivée aujourd’hui par le discours du développement durable : les ressources de la planète commenceraient à manquer, tant dans le domaine énergétique, puisque le prix du pétrole flambe, que dans le domaine alimentaire.

En réalité, il a suffi d’une baisse conjoncturelle de production de 10 %, liée à de mauvaises récoltes dans les grands pays producteurs de l’hémisphère nord et en Australie pour que les prix augmentent de façon disproportionnée, en vertu de la loi de King (qui veut que, dans le domaine agricole, toute variation de production, même minime, se traduise par des fluctuations de prix démultipliées) : en l’espace de quelques mois, le prix de la tonne de blé passe de niveaux historiquement déprimés (depuis la mise en œuvre de la révolution verte et l’adoption de la PAC en Europe) à des sommets : 400 dollars la tonne en avril 2008 alors qu’il avait tutoyé les 50 dollars la tonne quelques années auparavant !

Mais cette flambée s’explique d’abord pour des raisons spéculatives et des achats de précaution : la peur de manquer, la volonté de réserver leur production à leur marché interne, qui pousse certains grands pays exportateurs, comme la Thaïlande et le Vietnam, à restreindre leurs exportations, et les opérations boursières se sont conjuguées pour créer l’illusion d’une pénurie mondiale. Cette situation conjoncturelle rappelle les précédents de 1973-1974 et de 1996, qui sont aussi des périodes de tension sur les prix. Ce qui est nouveau, c’est qu’elle met en évidence l’extrême vulnérabilité et la dépendance de nombreux pays en développement à l’égard de leurs importations alimentaires.

En effet, au moment de la crise de la dette, la plupart des pays en développement ont fait le choix, favorisé par les institutions financières internationales, d’ouvrir leurs frontières et de nourrir les citadins grâce aux marchés mondiaux. La surproduction dans les pays du Nord liée aux sommes investies dans l’agriculture a créé un excédent de denrées alimentaires qu’Europe et Etats-Unis ont pris l’habitude d’exporter. La concurrence agricole internationale a fait que le prix mondial du blé, du maïs, du riz s’est établi artificiellement au niveau du producteur le plus compétitif. D’autant plus compétitif que des subventions à l’exportation puis, quand l’OMC les a interdites, les aides directes au revenu agricole ont tiré à la baisse les prix agricoles, sans relation aucune avec les coûts de production réels.

Les producteurs du Sud ont ainsi été laminés par l’invasion de produits agricoles à bas prix, que leurs gouvernements ont privilégiés par rapport à leurs productions internes pour alléger des budgets nationaux déjà très tendus par le règlement de la dette. Ainsi, les villes du Sud sont nourries depuis deux bonnes décennies par les agriculteurs du Nord, tandis que les paysans du Sud quittent leurs campagnes faute de pouvoir tirer un revenu suffisant de leur activité. L’exode rural, qui vient grossir les bidonvilles, aggrave donc doublement le problème alimentaire : d’une part en créant de vastes « plèbes urbaines » qui comptent sur une nourriture importée à bas prix pour se nourrir, d’autre part en privant les campagnes d’une paysannerie qui aurait pu permettre d’alléger la facture alimentaire et de créer un marché intérieur en élevant le pouvoir d’achat de la masse paysanne (60 % de la population active des pays en développement, 1300 millions de paysans, contre environ 60 millions dans les pays riches).

Pourtant accuser les pays du Nord et les institutions financières internationales d’avoir voulu affamer les pays en développement, de commettre un « crime contre l’humanité » comme le répète sans cesse Jean Ziegler, l’ancien rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, relève plus de l’opportunisme évènementiel (les imprécations sont toujours plus rentables sur le plan médiatique que les analyses de fond) que d’une réalité.

D’abord parce qu’il n’existe pas de grand Satan manipulant les marchés mondiaux, chaque pays recherchant d’abord à maximiser ses intérêts économiques et politiques à court terme, ensuite parce que les pays en développement, bien avant la crise de la dette, ont été les premiers à sacrifier leurs paysanneries sur l’autel de l’urbanisation, de l’industrialisation et de la paix sociale, qui passait par des denrées alimentaires à bas prix en milieu urbain, denrées dont l’importation présentait en outre le mérite de rapporter de providentielles taxes à l’importation à des gouvernements traditionnellement pauvres en recettes fiscales.

La flambée des prix au début 2008 souligne l’absurdité de cette dépendance alimentaire. Et les « émeutes de la faim » ressemblent à celles qu’ont connues les pays en développement au milieu des années 80, lors de la « crise de la dette », quand les plans d’ajustement structurel ont conduit les gouvernements du Sud à ouvrir leurs frontières et à cesser de subventionner la nourriture vendue aux urbains. Tout le monde connaît l’exemple du riz de la vallée du fleuve Sénégal, vendu plus cher à Dakar que les brisures de riz importées du Vietnam et de Thaïlande.

Cette tension alimentaire, qui se traduit par à la fois du mécontentement urbain et le résurgence des grandes peurs malthusiennes - ne sommes nous pas trop nombreux sur la terre ? Allons-nous manquer de nourriture ? - prend une dimension particulière au moment où le développement durable est devenu la grande priorité de la coopération internationale et des politiques publiques des pays du Nord. Voilà pourquoi poser la question des disponibilités alimentaires est essentielle, d’autant que l’usage alimentaire des terres agricoles est de plus en plus concurrencé par d’autres usages.

En réalité, des réserves de production considérables existent, même avec les biocarburants, car la surface agricole utile mondiale est loin d’être utilisée de façon optimale, même lorsqu’on prend en compte les terres protégées au nom de la biodiversité : il existe des possibilités d’accroissement de la production agricole à la fois verticales (les rendements restent très faibles dans de nombreux pays) mais aussi horizontales, non seulement en Amérique latine, mais aussi en Europe, et aux Etats-Unis (qui ont longtemps fait le choix de limiter les surfaces cultivées pour maintenir élevés les prix et soulager leurs budgets).

Pourtant, il n’appartient pas à ces continents de nourrir le monde, même s’ils le pourraient techniquement. Car la situation actuelle offre surtout une nouvelle opportunité aux paysanneries du monde entier, longtemps oubliées, et même méprisées dans les politiques de développement menées dans les pays du Sud, tournées vers les villes et l’industrialisation : celle de devenir enfin des acteurs reconnus, des partenaires à part entière des stratégies de croissance et des choix économiques de leurs gouvernements.

Il existe un clivage croissant entre une agriculture moderne, branchée sur les marchés mondiaux, largement financée par les pouvoirs publics (brésiliens, égyptiens, paraguayens...) recourant à des techniques très intensives en capital mais utilisant très peu de main d’œuvre (en haut de l’échelle des ingénieurs agronomes surdiplômés, en bas de l’échelle quelques ouvriers agricoles prolétarisés), et une agriculture familiale paysanne, à base de petites exploitations, vivotant difficilement et ne parvenant pas à capter les marchés urbains et internationaux. Ce clivage transcende largement les oppositions Nord-Sud pour se retrouver autant dans les pays développés que dans les pays en développement. La crise alimentaire actuelle lui donne un nouvel éclairage en montrant qu’il n’est pas « durable » : donner la possibilité aux petits producteurs de vivre décemment de leur travail, d’être correctement rémunérés pour leurs récoltes est la seule condition pour résoudre le dilemme alimentaire tout en permettant de faire baisser les prix de la nourriture sur les marchés internes. N’oublions pas que 10 à 15 % seulement de la production agricole mondiale est échangée sur les marchés mondiaux.

Mais mener de véritables politiques de développement agricole suppose plusieurs facteurs :

que les Etats du Sud, y compris l’Inde et la Chine, réapprennent à prendre en compte leurs paysanneries, qu’ils ont longtemps négligées. La Chine en est consciente, qui a lancé depuis 2005 un nouveau slogan : l’Harmonie sociale, visant à « donner plus et prendre moins » à des campagnes devenues en l’espace de vingt ans les soutiers du développement économique littoral et urbain.
qu’un certain nombre de pays en développement, et notamment les pays africains, retrouvent la possibilité de protéger leurs frontières de la concurrence extérieure, de façon à valoriser les productions locales, longtemps méprisées par les citadins, dont les habitudes alimentaires ont été façonnées par la publicité des grandes firmes agro-alimentaires et par l’aide alimentaire - dont les Etats-Unis reconnaissent, dès son institutionnalisation en 1954 par la PL 480, qu’elle avait, entre autres pour fonction de conquérir de nouveaux marchés. En Mauritanie, le lait UHT provenant d’Allemagne, la crème fraîche d’Arabie saoudite sont importés massivement au détriment d’un troupeau bovin national considérable. Les pays qui ont su préserver leur agriculture se caractérisent par un nationalisme alimentaire intransigeant, c’est le cas de la Corée du Sud ou du Japon.
que des sommes importantes soient allouées par l’aide internationale au développement de l’agriculture, en un curieux retour de l’histoire : au début des années 80, les rapports des institutions internationales, Banque mondiale, OCDE, Banques régionales de développement, insistent sur la nécessité de ne pas négliger l’agriculture, soulignant que bon nombre de pays du Sud commettent des erreurs de priorité en oubliant leurs paysans, mais la survenue inopinée de la crise de la dette, avec la cessation de paiement mexicaine de 1982, stoppe brutalement cette réorientation annoncée, en faisant entrer les pays du Sud, les uns après les autres, dans le règne des PAS. Plus question de dépenser de l’argent à soutenir l’agriculture !
Aujourd’hui, la grande différence entre les agriculteurs du Nord, qui ne représentent que 2 % de la population active, et ceux du Sud, qui en pèsent environ 60 %, c’est que les premiers sont formés, protégés, qu’ils ont accès au crédit et à divers mécanismes d’aide, tandis que les seconds sont exposés de plein fouet aux fluctuations des marchés internationaux, à la hausse comme à la baisse.

Cessons de proférer des verdicts sans appel et attelons-nous, tous ensemble, à soutenir une agriculture trop souvent mal aimée et décriée. Le premier des droits de l’homme est de n’avoir pas à se demander chaque jour ce qu’il mangera le lendemain. Les émeutes de la faim signifient aussi la revanche des paysans.


Voir en ligne : www.cetri.be