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ÉQUATEUR

"Gagner les élections ce n’est pas gagner le pouvoir".

Entretien avec le Président Correa

Mardi 24 juin 2008

Dans son entretien avec Pagina/12, le président d’Equateur parle de sa coalition d’opposition, du rôle des médias et du secteur bancaire. De la relation entre démocratie et pouvoirs factuels. De son projet socialiste et de ses limites. De la relation avec les pays de la région, avec la Colombie, les Etats-Unis...

Le palais Carondelet, siège du gouvernement, est enclavé sur la Plaza Grande, la place coloniale archétype. Les cours intérieures sont hispaniques et belles, débordent de fleurs. La salle dans laquelle l’entretien a lieu est, comme tout l’environnement, seigneuriale. Le bois travaillé lui donne son ton. Des portraits de Simon Bolívar et du maréchal Sucre. Des roses blanches, charnues et aromatiques ornent la table sur laquelle les graveurs sont placés. L’entretien, expérience nouvelle pour le chroniqueur, est filmée par des équipes de communication du gouvernement. Une fois publiée dans Pagina/12, elle pourra être utilisée pour la diffusion interne. Rafael Correa est aimable et concentré. Sa séduction réside dans son énergie, dans sa parole. Il est courtois, chaleureux en saluant, flatteur pour un rien. Il regarde fixement le reporter (et la caméra), ses yeux réflètent plus ses sensations et ses emphases que ses mains.

- Combien de langues parlez vous, président ?

- Je parle plus ou moins espagnol, pas encore totalement bien. J’esquinte un peu le français. Et je parle un peu, en débutant, le quechua, je comprend le quechua (langue originaire).

- Vous parlez bien l’anglais.

- Je parle.

- Vous avez étudié en Europe et aux Etats-Unis, vous devez avoir des contacts avec vos ex-compagnons...

- Oui.

- Si l’un d’eux (les européens, qui sont plus conceptuels, ou les étasuniens, qui sont plus empiristes) vous demande : ’Quelle classe de président es-tu ? Tu changes la Constitution, tu discutes avec les producteurs de riz et leur dis qu’ils ne peuvent pas exporter librement s’ils ne garantissent pas l’approvisionnement et les prix pour le marché local, tu disputes la rente pétrolière, tu as des conflits avec la grande presse’, qu’est-ce que vous lui répondriez ?

- Que je suis un idéaliste avec les pieds bien sur terre. Nous visons très haut, nous savons où nous voulons aller, mais nous sommes aussi très pragmatiques. Nous savons négocier, nous savons prendre des mesures mais sans perdre le nord. Ce nord : nous sommes socialistes, nous voulons une société avec plus d’équité, nous voulons un pays développé, un développement mesuré par la quantité de pauvres.

- Vous avez gagné la présidentielle, vous avez décidé de changer la Constitution. Vous l’avez gagnée largement. En septembre, il y aura un référendum pour approuver ou pour rejeter la nouvelle Constitution. Est-ce nécessaire pour la gouvernabilité et n’est-ce pas trop périlleux pour votre légitimité, cette succession d’élections et de consultations ?

- la Constitution de 1998 a été l’institutionnalisation du néolibéralisme. Son économicisme était ridicule. Elle a donné une autonomie à la Banque Centrale. La Constitution est l’évènement marquant de notre révolution citoyenne. Nous sommes terriblement démocratiques. Il a été demandé au peuple s’il voulait l’Assemblée Constituante : le Oui a été catégorique, 82 pour cent, contre 11 pour cent de Non. Ce furent les élections les plus démocratiques de l’histoire équatorienne. Il a été garanti une équité d’accès aux médias. Il a été garanti une équité de genre. Auparavant, il y avait "alternabilité", mais les trois premiers candidats étaient des hommes, les trois dernières des femmes et elles n’étaient jamais élues. Aujourd’hui, il y a un et une, nous avons une Assemblée Constituante avec 45 pour cent de femmes. Les migrantes peuvent voter et être élues. Maintenant, nous nous exposons au référendum. La Constitution de 1998 qu’ils ont si allègrement acceptée n’a pas été soumis au peuple, la nôtre oui.

- On vous a vu parler un langage très simple dans les meetings, arrivant à cheval, se mettant des ponchos. Ceci est personnalisme, caudillismo (domination d’un chef) ?

- Je fais ces choses parce que les gens les recherchent, c’est ce qu’il faut faire. Je ne suis ni "caudilliste" ni populiste. Plusieurs fois on confond en Amérique latine être populaire avec être populiste. Ainsi me l’a-t-on endoctriné : être technicien, ne pas être populiste, c’est (en vérité) être sadomasochiste. Plus l’on est cruel avec les gens, plus on est technicien avec les "paquetazos" (politiques anti-populaires). Mais ce n’est pas comme ça : on peut être très technique, très responsable et être populaire en même temps parce que les gens reconnaissent l’authenticité et le dévouement. Nous sommes un gouvernement très populaire, non populiste.

- Je l’ai écouté dire cette semaine que si les entreprises pétrolières sont très en colère cela est une bonne nouvelle...

- ... Ils disaient, en mode de réclamation, "les entreprises pétrolières sont gênées". Bien sûr, très simple : parce que nous faisons bien les choses. Si elles étaient contentes, cela signifierait qu’on les supportent comme un poids.

- Le poids des pouvoirs factuels est si important qu’il oblige à un conflit permanent avec eux ?

- Peut-être ma manière d’être exacerbe le conflit : je suis irascible et frontal. Mais soyons réalistes : gagner les élections ici, ce n’est pas gagner le pouvoir. Les pouvoirs factuels continuent ici, beaucoup d’entre eux intacts. Et la lutte est de pour changer cette relation de pouvoir. La Constitution va interdire que les entreprises financières possèdent un autre type d’entreprises en dehors du système financier. Aujourd’hui, sur les sept canaux nationaux de télévision, cinq sont aux mains de banques. Vous parlez de réguler les taux d’intérêt ou de diminuer les prix des services bancaires ... et vous verez quelle campagne vous aurez contre vous. Ceci est un grand pas pour changer la corrélation de forces. La force doit l’avoir la citoyenneté, les grandes masses, la grande population, non les groupes d’élite de toujours. Les pouvoirs factuels ne vont pas renoncer à leurs pouvoir de toujours de manière si soumise. Vous croyez que si j’étais un président fonctionnel au statu quo, la presse me traiterait aussi mal ? Je serais leader de mon gouvernement si j’étais fonctionnel (au système) ?

- Pourriez-vous décrire pour un lecteur argentin quelle est votre opposition ?

- La partidocratie, les partis traditionnels, ils ont été mis en pièces. On croit qu’il n’y a pas d’opposition mais c’est une grande erreur. Au contraire, nous avons une très forte opposition qui vient des médias. Comme le dit Ignacio Ramonet (en vérité c’est Serge Halimi, NdT), ce sont les chiens de garde du système économique en vigueur. En Amérique latine, ce sont les les plus grands défenseurs du statu quo ... entreprises qui, sous le prétexte de la liberté d’expression, défendent leurs intérêts particuliers. Bien sûr, il y a des exceptions, des exceptions honorables. Nous avons des pouvoirs économiques, le secteur bancaire qui sait que nous sommes en train de lui retirer ses privilèges et ils sont connectés avec les médias de communication. Nous avons certaines chambres de production qui sont des succursales de partis politiques, mais qui se font appeler syndicats patronaux. Le grand capital. Lamentablement, il y a certains groupes de gauche radicale, intransigeante qui ont toujours été des alliés de la droite et du statu quo. Avec des postures infantiles, ridicules : non au paiement de la dette externe, expulsion des pétrolières ... tout ou rien. Que le dernier éteigne la lumière. Tout cela crée un important arc d’opposition. Un des problèmes de ce pays est qu’il y a eu beaucoup de groupes avec une capacité de veto et aucun groupe avec une capacité de mener en avant un geste. Maintenant il y en a, avec 70 pour cent des votes dans tous les coins de la patrie dans les dernières élections. Mais ces groupes continuent ici, avec du pouvoir.

- Pourriez-vous mentionner un but général et un but exprimé en chiffres pour la fin de son mandat ?

- Nous avons quelques indices, ils sont dans le Plan National de Développement. Résoudre le problème énergétique ... nous allons par un bon chemin, nous avons déjà commencé quatre megaprojets, nous allons pour trois de plus. Jusqu’à présent, on en a vait construit qu’un seul, la révolution citoyenne. Nous avons de clairs objectifs en nutrition, éducation... L’année prochaine, nous espérons déclarer l’Equateur comme pays libre d’analphabétisme. Peut-être pourrons-nous l’obtenir un peu avant.

(A suivre, La région, Colombie, les FARC, Etats-Unis)

Quito, Mario Wainfeld, Pagina/12, 22 juin 2008.
http://www.pagina12.com.ar/diario/elmundo/4-106464-2008-06-22.html


Voir en ligne : http://amerikenlutte.free.fr