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PALESTINE

Retour sur l’histoire

Entretien avec Bashir Abu-Manneh

Vendredi 18 avril 2008, par Pierre BEAUDET

Question : L’année 2008 est le soixantième anniversaire de la fondation d’Israël et de la Nakba, la catastrophe palestinienne. Pensez-vous que le projet israélien se soit modifié au cours des années ?

Bashir Abu-Manneh : Le projet d’Israël a été constant : la souveraineté juive en Palestine. Israël a toujours cherché à exproprier autant de terres palestiniennes que possible et à régner sur le moins de Palestiniens possible. Cela a constitué le principe idéologique et politique le plus important, celui qui a inspiré les pratiques du courant dominant du sionisme, fondateur d’un Etat juif en Palestine contre la volonté de la majorité indigène arabe. 1948 incarne ce principe : 78 pourcent de la Palestine a été conquis par la force, et entre 750’000 et 840’000 Palestiniens ont été chassés systématiquement, puis empêchés de retourner vers leurs villes et villages (parmi lesquels des centaines ont été complètement anéantis), et cela en violation du droit international et de la résolution 194 de l’Assemblée Générale des Nations Unies qui garantit le droit au retour pour les réfugiés.

Israël porte l’entière responsabilité d’avoir détruit la société palestinienne et d’avoir fait de la plupart des Palestiniens des réfugiés apatrides. Aucun démenti israélien ni aucune contorsion diplomatique américaine ne peut effacer ce fait non résolu et persistant. Les Palestiniens constituent encore la plus grande population de réfugiés dans le monde aujourd’hui : 70 pourcent des Palestiniens, sur 10 millions au total, sont des réfugiés (l’occupation américaine de l’Irak a produit environ 4 millions de réfugiés et de déplacés intérieurs irakiens). Pour la plupart des Palestiniens et des Arabes, la question palestinienne est une question de réfugiés et 1948 reste au cœur du conflit israélo-arabe.

Si Israël veut une paix véritable, alors il doit rectifier les erreurs commises volontairement en 1948, et faire cela d’une manière qui soit démocratiquement acceptable pour la majorité des Palestiniens (c’est-à-dire sujette à un référendum populaire). Il n’y a pas de réconciliation historique ou de paix durable sans justice et droits nationaux pour les Palestiniens.

Soixante ans après la Catastrophe Palestinienne (Nakba), c’est exactement le contraire qui est en train de se produire : Israël est en train d’étendre et d’approfondir la spoliation et la souffrance des Palestiniens plutôt que de la soulager. Les droits des réfugiés sont ignorés et marginalisés et les Palestiniens sont poussés à accepter pour Etat des Bantoustans assiégés. Après la destruction politique du nationalisme arabe en 1967 et la capitulation du nationalisme palestinien laïque à Oslo (Accords d’Oslo) en 1993, les réfugiés palestiniens ont fondamentalement été abandonnés à eux-mêmes, avec peu de protection et de soutien de la part de l’Organisation de Libération de la Palestine ou de l’Autorité Palestinienne (OLP/AP).

Nous pouvons voir les conséquences de cet abandon dans des événements tels que le dépeuplement et la destruction du camp de réfugiés de Naher il-Bared au Liban (où ont vécu à une époque jusqu’à 31’000 réfugiés) pendant à la fin du printemps et en été 2007 et dans l’expulsion de milliers de Palestiniens d’Irak. Bien que les deux cas soient très différents et que les Irakiens eux-mêmes aient eu un destin catastrophique, en raison de l’occupation américaine, les Palestiniens, eux, sont toujours profondément affectés et durement touchés par les développements régionaux et les insécurités imposés de l’extérieur. Ainsi, ils souffrent toujours doublement : en tant que Palestiniens dépossédés et en tant qu’Arabes opprimés : aucune autre nation arabe n’est placée dans cette situation ni ne porte un tel fardeau.

1991 est un bon indicateur de ce que signifie le fait d’être un réfugié : 350’000 Palestiniens ont été chassés injustement du Koweït parce qu’Arafat a soutenu stupidement l’aventurisme de Saddam et son occupation du Koweït. Le Nouvel Ordre Mondial a été proclamé sur le dos des Irakiens, qui ont été tués par centaines et par milliers, ainsi que sur celui des Palestiniens qui ont eu à subir un nouvel exil. Le fait d’être sans Etat signifie être vulnérable à ce type de ravages et être complètement dépendant des caprices et des intérêts des autres.

Et cela n’est qu’une partie de l’histoire. En plus de l’insécurité politique, il y a une discrimination et un appauvrissement voulus. Prenez pour exemple le Liban. Etre un réfugié palestinien au Liban signifie vivre sans aucun droit ni politique ni civil, être légalement interdit d’accès à 73 professions et être victime d’un taux de pauvreté et de chômage extrêmement élevé. 1948 est loin d’être du passé : l’expulsion hors d’Israël est vécue au quotidien comme une misère – qui ne connaît même pas d’Etat – par les Palestiniens.

L’année 2007 a été marquée le 40e anniversaire de la guerre de 1967. Quelle est l’importance de 1967 dans cette histoire ?

BAM : 1967 a constitué un traumatisme historique additionnel. L’occupation de la Cisjordanie et Gaza a réalisé l’impératif colonial d’Israël d’exproprier ce qui restait du souvenir de la Palestine. Si avant la guerre de juin 1967 Israël contrôlait le 78 pourcent de la Palestine, après la guerre, il l’a contrôlée en entier, en occupant illégalement le 22 pourcent qui restait.

L’année 1967 devrait vraiment être considérée comme l’étape numéro 2 de 1948, comme le prévoyait le business sioniste exceptionnel, mais qui a dû être ajourné pour des raisons tactiques et non pour des raisons fondamentales. 1967 fut ainsi partie intégrante du modèle toujours en vigueur de l’expropriation et de la spoliation de la Palestine par Israël : mais cette fois Israël n’a réussi à expulser qu’une minorité de Palestiniens, 320’000. La majorité n’a pas pu être chassée.

Israël a donc été mis en face de ce que des gens appellent aujourd’hui ouvertement un « problème démographique », une désignation raciste qui signifie fondamentalement qu’Israël a été forcé d’administrer des Arabes parce qu’il n’a pas réussi à les expulser en masse comme auparavant. Pour un état colonialiste basé sur l’exclusion et non sur l’exploitation, l’intégration d’autochtones non désirés est en effet un problème.

Depuis le plan Allon (Ygal Allon, a proposé, en 1968, le plan portant son nom, alors qu’il était vice-premier ministre) qui prévoyait le contrôle territorial et des enclaves jusqu’au bouclement incarné par le mur de Sharon et son « désengagement » [de Gaza] – tous les plans d’Israël sont fondamentalement basés sur le fait qu’un Israël sioniste ne peut ni intégrer les Palestiniens comme des citoyens égaux, faisant ainsi d’Israël un état binational, ni les expulser tous d’un coup (en raison de ce que beaucoup de sionistes considèrent comme des « circonstances internationales défavorables », à savoir la réprobation internationale).

Et maintenant, Israël veut encore plus de terre palestinienne. La situation est donc la suivante : pas d’expulsion, pas d’intégration, et pas de retrait. Ce qui laisse Israël dans une situation de profonde contradiction interne. Une expansion territoriale convoitée lui a apporté un fardeau démographique non désiré.

Cette contradiction datant de 1967 a explosé à la figure d’Israël avec la première Intifada en 1987. Ayant sévèrement affaibli l’OLP (Organisation de libération la Palestine) et l’ayant chassée du Liban en 1982, Israël s’attendait à un apaisement, à une diminution drastique des revendications nationale, bref, à la soumission. Mais ce qui arriva fut une révolte de la masse populaire palestinienne auto-organisée exigeant la fin de l’occupation par Israël et l’indépendance. L’Intifada a laissé des « centres » de population importants en Cisjordanie et à Gaza complètement libres de tout contrôle israélien.

C’est en partie ce qui, après l’échec de la force brute et de la répression massive, a poussé Israël à chercher à tâtons une solution politique. Oslo (1993) est devenu la réponse d’Israël à la première Intifada, censée aider Israël à sortir du bourbier dans lequel il s’était mis lui-même par l’occupation de 1967, mais sans procéder à aucun retrait. Alors, au lieu d’accorder à la Jordanie le contrôle sur les territoires palestiniens « autonomes » en Cisjordanie, comme le plan Allon original le prévoyait, Israël l’accorderait désormais à l’OLP d’Arafat.

Comme l’a dit Noam Chomsky, à l’époque, l’OLP est devenu le « renforçateur colonial » d’Israël, contrôlant, démobilisant et supprimant des Palestiniens au bénéfice de leurs spoliateurs et leur occupant [1]. Ainsi, avec le consentement de l’élite palestinienne, Israël est resté souverain, a été autorisé à construire et à étendre colonies et routes juives et à contrôler toutes les frontières. Toutes les résolutions des Nations Unies exigeant d’Israël le retrait total dans les frontières de 1967, le démantèlement des colonies illégales et l’acceptation de la souveraineté et de l’indépendance palestinienne, ont été suspendues ou écartées par Oslo. Le sionisme était victorieux et le principe de la souveraineté juive était réaffirmé. Le blason du colonialisme israélien était ainsi redoré et autorisé à encercler, étouffer et lentement déposséder encore d’avantage les Palestiniens occupés.

Cependant, l’année 1967 n’est pas seulement celle du « problème démographique » d’Israël, mais aussi celle de la bombe à retardement de la population palestinienne vivant en Israël même. En effet, les quelques Palestiniens de 1948, qui au travers des méandres de l’histoire, ont réussi à rester après les expulsions de masse provoquées par la fondation d’Israël, sont graduellement devenus plus nombreux en nombre relatif. En 1948, ils étaient au nombre de 150.000. Maintenant ils sont 1.2 millions, ce qui représente environ 18 pour-cent de la population israélienne.

Presque la moitié de ces Palestiniens vivent en Galilée et seulement une petite minorité dans des « villes mixtes » comme Haïfa, Lydda et Jaffa. Israël, qui les désigne comme « Arabes israéliens » ou comme « les minorités », ne les a pas seulement soumis à 18 ans de loi martiale jusqu’en 1966 et systématiquement discriminés par des lois racistes depuis 1948 jusqu’à aujourd’hui, mais les a également dépossédés de la plupart de leurs terres, les traitant exactement de la même manière qu’il a traité leurs frères réfugiés.

Leur spoliation se poursuit encore chaque jour : les Bédouins du Neguev ont subi le plus gros de ces mesures au cours des derniers mois. Beaucoup de « villages non reconnus » ont été déplacés à l’intérieur et leurs terres ont été volées par l’Etat [2].

Encore pire : les Palestiniens à l’intérieur d’Israël subissent des massacres périodiques perpétrés par l’armée israélienne et la police, certains pour les pousser à fuir. Kufr Kassem, en 1956, fut l’un de ces massacres : 49 citoyens palestiniens ont été tués. Le 30 mars 1976, six autres ont été tués parce qu’ils protestaient contre les expropriations de terres en Galilée à l’occasion d’une journée nationale de manifestations de masse et de grèves, commémorée maintenant chaque année sous le nom de Jour de la Terre. En 2000, 13 Palestiniens ont été tués et des centaines blessés lorsque des Palestiniens de l’intérieur ont protesté contre la répression massive d’Israël contre la seconde Intifada. Spoliation et tueries occasionnelles sont aggravées par la discrimination politique et la répression sans fin, de même que par l’étouffement économique et l’appauvrissement.

Israël produit intentionnellement des taux de chômage et de pauvreté élevés parmi les citoyens palestiniens afin d’encourager leur émigration et de réduire leur nombre, qui est en augmentation. De récents chiffres fournis par l’Assurance Nationale Israélienne montrent, comme le rapporte Ynet, que « le pourcentage de citoyens arabes approche des 50 pour-cent de la population la plus pauvre en Israël alors que ce chiffre était de 40 pour-cent en 2004 », et que sur 550.000 enfants qui souffrent de la faim en Israël, 400.000 sont Palestiniens ! [3]

De plus, un nouvel instrument de contrôle et d’exclusion a récemment été développé par l’élite israélienne : la menace d’un échange de population : des citoyens palestiniens d’Israël contre des colons de Cisjordanie. Cette option est devenue l’objet de discussion et de débats croissants en Israël, autant dans les médias que dans les cercles stratégiques. Cela a également été évoqué récemment dans des discussions diplomatiques avec Abbas et son équipe. Israël la présente comme un « échange de terre » ou un « échange de population » : des colons israéliens feraient désormais partie d’Israël de jure (et pas seulement de facto), alors que certains citoyens palestiniens d’Israël tomberaient sous l’Autorité palestinienne. Un ajustement de frontière minime dans la région du Triangle qui ferait perdre à Israël miraculeusement environ 200.000 citoyens palestiniens… S’il devait avoir lieu, ce transfert-expulsion « sur place ». « immobile » représenterait encore une menace pour la présence palestinienne à l’intérieur d’Israël.

Israël a-t-il donc réussi à obtenir une Palestine sans Arabes ? Non, pas encore, et espérons que cela ne se produira jamais. Mais il a certainement travaillé dur pour cela.

Vous avez cité le jugement d’Edward Saïd concernant l’élite de l’OLP qui « ne s’est vendue à l’ennemi comme aucun autre groupe de libération dans l’histoire » [4]. Mais pourquoi est-ce comme cela ? Certainement que d’autres mouvements de libération ont eu des leaders avec des origines sociales semblables, avec des amis douteux et des ennemis impitoyables. Beaucoup de leaders de libération se sont montrés insensibles et autocratiques – mais finalement, une fois la journée finie, ils se sont engagés fanatiquement pour leur cause nationale. Que pouvez-vous dire de l’unicité du leadership palestinien dans sa manière de trahir une cause ?

BAM : La formulation d’Edward Saïd est une description correcte d’Oslo : aucun droit national Palestinien n’a été élaboré à Oslo, aucune souveraineté ni autodétermination. L’Etat que l’OLP disait vouloir créer depuis 1975 en Cisjordanie et à Gaza ne s’est jamais matérialisé. Si ce qu’Israël offrait ne correspondait pas aux revendications nationales palestiniennes, pourquoi alors Arafat l’a-t-il accepté ?

Une auto-préservation opportuniste, je pense, était sa plus forte motivation. Arafat a choisi d’exploiter l’Intifada dans le but de regagner une hégémonie politique et organisationnelle sur les Palestiniens pour les monnayer ensuite avec les Israéliens.

Après Beyrouth [intervention de l’armée israélienne au Liban], en 1982, l’OLP était sévèrement affaiblie et ses cadres dispersés et fragmentés. Elle avait perdu sa cohérence organisationnelle. Edward Saïd a alors parlé de la « fin de la narration palestinienne », voyant dans la chute Beyrouth la destruction du nationalisme palestinien.

Avec le Nouvel Ordre Mondial et la décision sans principe et désastreuse d’Arafat de se ranger du côté de Saddam Hussein [lors de la première guerre contre l’Irak], l’OLP a perdu le soutien financier substantiel des Etats du Golfe, ce qui l’a encore plus affaiblie. Ainsi, au début des années 1990, Arafat était désespéré et prêt à vendre sa nation en échange d’une reconnaissance internationale et d’un maigre poste.

Il y a eu alors une combinaison de facteurs qui ont poussé vers la capitulation et l’opportunisme . Il y a d’abord, l’existence d’une brutalité et d’une force israéliennes très dures et implacables qui empêchent la paix et tout accord équitable. On ne peut que souligner encore et encore cela : Israël a toujours été incommensurablement plus fort que les Palestiniens. Il n’a donc pas seulement cherché à débarrasser la Palestine de sa population indigène, mais il a aussi voulu détruire tout mouvement national que celle-ci aurait organisé dans le but de récupérer la patrie perdue.

Ainsi, en plus de l’expulsion, c’est la « dénationalisation » politique des Palestiniens qui était programmée, ce qui constitue d’ailleurs un projet sioniste permanent. Les Palestiniens ne sont pas considérés comme un groupe possédant des droits nationaux collectifs, mais comme un ensemble de communautés fragmentées avec des désirs particuliers, locaux ou religieux.

Par exemple, vous commencez à parler de choses comme l’accès aux sites religieux à Jérusalem Est (qui a de toute façon toujours été sévèrement limité, en violation du principe de liberté de culte) plutôt que de revendications nationales palestiniennes sur Jérusalem.

Ou bien vous parlez des quartiers arabes plutôt que de la souveraineté palestinienne sur la terre. Ou encore, vous cherchez à alléger la souffrance palestinienne à travers l’aide humanitaire plutôt qu’à mettre fin à l’occupation. Ce qu’Israël rejette toujours, c’est la notion selon laquelle les Palestiniens ont des droits nationaux et qu’il porte la responsabilité de les avoir violés. La position d’Israël est une position extrémiste et de rejet.

Deuxièmement, il y a un environnement politique arabe inhospitalier. Cela constitue une nouvelle contrainte structurelle décisive pour une nation en exil comme le sont les Palestiniens. Le mouvement national palestinien a été l’objet d’une répression et d’une mise au pas sévère de la part d’acteurs arabes étatiques.

La Jordanie des années 1970-71 en est le meilleur exemple : un régime autoritaire tourné vers l’Ouest liquide la résistance palestinienne pendant que d’autres états arabes la regardent faire [septembre noir]. La volonté passée ou présente des Etats arabes de libérer la Palestine n’est qu’un mythe. 1948 est un parfait exemple de comment de petits Etats arabes ont fait pour aider à sauver des Palestiniens d’une catastrophe nationale [5].

Ce que cela signifiait pour l’OLP, c’est que cette dernière n’a jamais été complètement sponsorisée ou aidée suffisamment par des Etats arabes pour devenir assez puissante pour miner le projet sioniste.

Cela contraste avec le Hezbollah [au Liban] d’aujourd’hui. Parce que celui-ci est une organisation enracinée dans son propre peuple et dans son territoire (avec des leaders forts et doctrinaires), et parce qu’il reçoit d’énormes montants d’aide extérieure, de l’entraînement et du soutien, il a fait ce qu’aucun pays arabe n’a jamais réussi à faire : battre Israël militairement.

Les Palestiniens n’ont jamais fait cela. Ils ont subi le contraire, à savoir le bannissement, la persécution et la destruction. Bien sûr, ils étaient aussi corrompus et dé-radicalisés par la monnaie du pétrole : ce n’est pas une plaisanterie de dire que l’OLP était le plus riche mouvement de libération dans le Tiers-monde. Son incapacité à libérer les Palestiniens devrait aussi être considérée comme faisant partie de ce que Abd al-Rahman Munif appelle la « culture du pétrole ». [6]

Troisièmement, il existe un facteur subjectif. Malgré le fait que les conditions structurelles aient accentué la propension à l’opportunisme et au défaitisme, vous aviez besoin d’un agent bénéficiant d’une légitimité nationale suffisante pour être capable à la fois de contenir les aspirations des Palestiniens et de préparer ceux-ci à un « accord ».

L’élite politique du Fatah a réussi cette tâche, particulièrement après le Septembre Noir de 1970 [en Jordanie]. Beaucoup de leaders du Fatah croyaient que la Révolution palestinienne était unique dans l’histoire mondiale puisqu’elle était, comme l’un d’eux l’a dit : « la révolution de l’impossible » [7].

Comme Abu Iyad [de son nom Salah Mesbah Khalaf, durant longtemps le numéro deux, après Arafat] l’a reconnu un peu plus tard, les leaders du Fatah savaient qu’ils ne pouvaient offrir la libération : ils attendaient seulement que le peuple palestinien en vienne par lui-même à cette conclusion, afin qu’ils puissent conclure en sécurité un accord avec les Israéliens et obtenir un Etat. Pendant ce temps, ils se sont assurés, à travers des moyens bureaucratiques et autoritaires, qu’ils restaient hégémoniques à l’intérieur de l’OLP et que leurs rivaux politiques étaient cooptés ou affaiblis.

Donc, ce que le Fatah n’a pas réussi à faire, c’est de donner la force et l’énergie aux Palestiniens d’agir en tant que des agents indépendants, auto-organisés et auto-libérateurs, sachant tourner leur situation de réfugié à leur avantage et utiliser celle-ci pour améliorer leurs propres conditions et celles de l’ensemble du monde arabe.

Une révolution arabe était nécessaire pour que les Palestiniens aient la capacité de soulèvement nécessaire à libérer la Palestine. Mais le Fatah n’a jamais été révolutionnaire dans ce sens. Idéologiquement et politiquement conservateur, il n’avait aucun intérêt à organiser et à mobiliser les masses arabes et palestiniennes dans leur lutte pour la démocratie et la justice sociale contre des régimes autoritaires arabes.

La lutte armée palestinienne n’a ainsi jamais été tournée vers la révolution sociale : le fusil fétichisé laissait croire à une organisation et une mobilisation politique et sociale sérieuse. Alors le Fatah a fini par succomber en raison des conditions mêmes qu’il avait auparavant refusé de renverser. A un certain moment de son histoire, lorsque le double fardeau du rejet Israélien et des contraintes de son environnement arabe est devenu insupportable, alors son élite s’est soumise.

Et c’est la raison pour laquelle le Hamas dit constamment au Fatah : « Partez si vous êtes fatigués, nous prendrons le relais. » Par ailleurs, il y a vraiment beaucoup de choses en commun entre le Hamas et le Fatah d’avant 1982. Les deux sont socialement conservateurs [le Hamas est au plan socio-économique idéologiquement libéral] ; ils sont très méfiants face à la mobilisation populaire auto-organisée et jouissent de vastes réseaux philanthropiques et sociaux.

Les deux se concentrent sur le fait de mettre fin à l’occupation et de créer un Etat souverain en Cisjordanie et à Gaza, tout en étant des petits-bourgeois anti-colonialistes pragmatiques. Les deux partagent la même conception de la libération en tant que lutte armée, poursuivant une politique de non-interférence et d’accommodement avec certains régimes et recevant en échange de l’argent, en provenance du Golfe notamment.

Cependant, il est important de rappeler que le Hamas est un mouvement post-Fatah, né sous l’occupation. Alors il considère qu’il a tiré les leçons de ce qui est communément considéré comme étant des erreurs du Fatah, à savoir :
1° que la reconnaissance d’Israël (en tant que pré-condition idéologique à la négociation) ne conduit à rien ;
2° que le fait de dépendre des Etats-Unis est contre-productif et ne vous conduit nulle part.

Il existe également des différences politiques significatives dans l’idéologie sociale et la conception d’un futur Etat entre un mouvement laïque et un mouvement fondamentaliste islamique.

Il n’y a pas de doute sur le fait que, fondamentalement, c’est pour la restauration islamique que le Hamas se bat. Sa conception du futur est une utopie réactionnaire et son idéologie sociale est régressive : la limitation de la liberté d’association et de la liberté d’expression ; la religion en tant que discours social dominant ; la suppression des libertés individuelles ; et, finalement, le recours à la force dans les affaires palestiniennes internes.

Seule une petite minorité parmi les Palestiniens soutient ce programme dans sa totalité ; alors qu’autrefois une majorité soutenait le programme laïque du Fatah. C’est important de garder cela en tête. Beaucoup des Palestiniens qui soutiennent le Hamas et votent pour lui, aujourd’hui, le font parce que ce dernier se bat contre l’occupation israélienne, et non pas en raison de son projet religieux.

Qu’en est-il de la gauche palestinienne ? Reste-t-il une gauche ? Qu’est-ce donc qui explique sa faiblesse ?

BAM : La gauche a été soumise aux mêmes contraintes structurelles d’exil et de spoliation que les autres groupes palestiniens. Elle était bien trop liée avec des régimes autoritaires arabes et trop dépendante d’eux (à certains moments elle a même été considérée comme étant un larbin de la Syrie d’Assad, de l’Irak de Saddam ou de la Libye de Khadafi).

Et elle a souffert d’un manque d’indépendance et de radicalisme. Cependant, il faut nuancer : l’expérience de la gauche palestinienne a également comporté des dimensions positives importantes.

Idéologiquement, la gauche a eu des positions progressistes significatives. Elle voyait la question de la Palestine comme étant intrinsèquement liée au problème du sous-développement dans l’Orient Arabe. La perte de la Palestine était une indication que les classes dirigeantes arabes traditionnelles étaient complices avec l’impérialisme occidental ; la Palestine était leur honte. Ces gens devaient donc être écartés en tant que leaders du projet national palestinien.

A la fin des années cinquante et au début des années soixante, ils ont été remplacés par des dirigeants nationalistes petit-bourgeois, à l’époque en ascension dans tout le monde arabe.

Lorsque le projet national arabe a subi le vent fatal de 1967, les Palestiniens sont devenus une « force révolutionnaire » majeure et l’emblème des espérances d’un nationalisme arabe défait. C’est là que la gauche palestinienne a apporté sa plus importante contribution. La gauche a alors compris que 1967 signifiait la faillite du nationalisme petit-bourgeois en tant que leader de la révolution arabe.

L’anti-impérialisme d’un Nasser était insuffisant en tant que force révolutionnaire et était incapable de libérer le potentiel des masses arabes et de remplir les tâches nationales de démocratie et d’indépendance.

La gauche palestinienne croyait également fermement que les Palestiniens étaient incapables de décoloniser la Palestine par eux-mêmes et qu’ils avaient besoin d’une aide populaire arabe. Mais elle disait que les régimes petit-bourgeois arabes étaient trop faibles et trop peu intéressés à accomplir cela.

Alors son innovation théorique et politique principale fut de brandir le spectre d’une alliance révolutionnaire depuis en-bas : les Palestiniens feraient la révolution par eux-mêmes et ils aideraient à révolutionner les masses arabes.

En tant que révolutionnaires palestiniens, ils considéraient que leur tâche était d’aider les masses arabes à se libérer elles-mêmes du joug oppressif de la réaction arabe. Cela signifiait que la gauche comprenait clairement (ce qui n’était pas le cas du Fatah) que les régimes autoritaires arabes soutenus par les Occidentaux étaient en fait leurs pires ennemis et que ceux-ci ne pouvaient être ignorés ou décrits comme étant une simple « contradiction secondaire ».

Alors sa conception de la libération signifiait de s’attaquer à trois forces très puissantes et liées entre elles : le colonialisme sioniste, l’impérialisme occidental et la réaction arabe. Les enjeux étaient énormes.

Ce que la gauche a été absolument incapable de faire, c’est de se préparer à la liquidation radicale dont elle a été l’objet par le régime jordanien en 1970-71 et de s’organiser contre celle-ci : 5.000 civils palestiniens et 1300 guérilleros ont alors été tués.

L’impérialisme américain et ses alliés régionaux étaient d’accord sur le fait que les Palestiniens constituaient une force en train de se radicaliser dans la région et qu’ils devaient donc être sévèrement affaiblis, si ce n’est totalement liquidés. Cela a débouché sur Septembre Noir, lorsqu’un aventurisme de gauche et des détournements d’avion ont été pris comme prétexte pour écraser la guérilla jordanienne dans son ensemble.

Cela a conduit alors au renforcement du bureaucratisme et du centrisme politique à l’intérieur du mouvement de résistance et a facilité l’hégémonie croissante du conservatisme palestinien, affaiblissant la gauche encore plus.

Dès lors, une critique récurrente adressée à la gauche palestinienne, c’est que même si à l’époque elle a eu une analyse correcte des développements historiques et qu’elle a effectivement formulé des positions idéologiques correctes pour s’attaquer aux problèmes, ces positions ne se sont jamais matérialisées dans une organisation et une pratique politiques.

Ce n’est pas une faiblesse théorique qui est usuellement identifiée comme étant le principal échec de la gauche (même si, comme je l’ai indiqué plus haut, il en existe une), mais un manque de stratégie organisationnelle cohérente et effective.

La gauche n’a jamais été assez organisée politiquement pour être capable de mener la nation palestinienne vers la victoire. Elle a échoué sous le poids de ce que Ghassan Kanafani appelait en 1971 la « contradiction entre la grandeur de la tâche [de libération] et la réalité objective des moyens disponibles » [8].

Sautons maintenant par-dessus quarante années. Dans les conditions très différentes d’aujourd’hui, cette faiblesse politique reste un problème. La gauche aujourd’hui comprend la nature de la crise palestinienne et le risque d’effondrement et de décomposition complet du nationalisme palestinien. Elle semble juste être incapable de s’organiser contre cette menace.

Il y a une tendance à penser que les slogans et les discours feront le travail, mais ceux-ci ne sont évidemment pas des substituts à la construction d’une organisation. La gauche palestinienne est aujourd’hui organisationnellement faible et très éloignée des besoins des masses palestiniennes, celles sous occupation comme celles en exil.

Le mouvement fondamentaliste a « détrôné » autant le Fatah que la gauche, en procurant éducation, services de santé et nourriture idéologique. La faiblesse de la gauche est aussi composée par un « factionalisme » interne ; il n’apparaît pas clairement pourquoi il devrait y avoir quatre différentes factions de gauche en Cisjordanie et à Gaza.

Bien que l’on assiste à une coordination et une coopération croissantes entre celles-ci, il n’y a pas d’unité de voix, pas d’unité de stratégie, pas de mobilisation de masse combinée. En plus de cela, toutes les factions semblent uniquement préoccupées par la volonté d’en finir avec la polarisation politique entre le Hamas et le Fatah. Mettre fin aux rivalités internes est certes important : mais cela ne peut être la tâche principale à laquelle la gauche s’attelle. Que se passerait-il si les deux factions fuient l’unité ? Que se passerait-il alors ? Et que se passerait-il si l’unité réalisée ne parvenait pas à effectuer ce qui est requis aujourd’hui : une stratégie nationale de libération, comme elle a été conçue dans le document de prisonniers du printemps 2006 – soutenu par une majorité de la population – qui défend la résistance, la démocratie et la sauvegarde de tous les droits nationaux palestiniens [9]. Qu’adviendrait-il alors ?

La gauche palestinienne semble aujourd’hui hésiter à faire la compétition avec les deux factions principales pour la suprématie politique, tout en acceptant que la lutte se joue uniquement entre des négociations de capitulation sans fin et le fondamentalisme islamique.

Sans une mobilisation et une organisation de gauche, nous risquons de continuer soit à idéaliser le Hamas, sous prétexte que celui-ci représente la rédemption pour la nation palestinienne, soit à soutenir un xième misérable « processus de paix », alors que ce qui doit être entrepris, c’est une bataille idéologique et politique contre de telles régressions idéologiques dans la politique palestinienne et un combat pour l’émancipation sociale et pas uniquement politique.

La cause de la Palestine devrait à nouveau pouvoir être associée non seulement avec des libertés nationales mais aussi avec des droits démocratiques et sociaux arabes. Le mot « Palestinien » devrait à nouveau signifier révolte arabe pour la démocratie, la justice sociale et l’unité, et non uniquement souffrance et courage.

Il y a donc un besoin urgent de revigorer la gauche palestinienne et d’enseigner à une nouvelle génération d’activistes palestiniens et arabes l’histoire et les politiques des mouvements de libération nationale radicaux, leurs échecs et leurs faiblesses autant que leur universalisme et leur internationalisme. L’objectif devrait être de créer un nouveau mouvement laïque radical contre l’oppression nationale et armée à travers une stratégie pour l’émancipation palestinienne et arabe. Cela semble assez difficile actuellement, mais beaucoup de Palestiniens en ont marre autant du Hamas que du Fatah et ils ont besoin d’une alternative. Alors le champ est grand ouvert.

Que pensez-vous de la gauche israélienne, et voyez-vous des perspectives de luttes communes « transfrontalières » qui incluraient des Israéliens et des Palestiniens ?

BAM : L’expropriation et la conquête ont été organisées et gérées, historiquement, par des socialistes autoproclamés et par des bureaucrates du Parti Travailliste. Alors être à gauche, pour faire court, n’a jamais constitué une garantie en ce qui concerne les droits palestiniens.

Le mouvement Peace Now, la formation pacifiste la plus large en Israël, a été beaucoup trop impliquée avec les valeurs et les pratiques du sionisme travailliste pour pouvoir agir en tant que force de paix indépendante à l’intérieur d’Israël ou pour présenter une réelle alternative aux politiques du gouvernement.

Peace Now a non seulement applaudi Rabin et Barak, mais a aussi légitimé leurs politiques coloniales, même la séparation et l’enferment de type bantoustan. Malgré le fait que les positions de Peace Now aient évolué au cours des années, allant jusqu’à l’acceptation et la reconnaissance (rhétorique en tout cas) du droit des Palestiniens à l’autodétermination et de leur droit à un Etat (surtout après la première Intifada), le mouvement est resté beaucoup trop engagé dans une conception expansive de la sécurité nationale israélienne et dans des notions vagues et inadéquates de compromis territorial et de reconnaissance mutuelle.

Résultat de cela : Peace Now n’a jamais insisté sur le fait (ni n’a fait aucune campagne là-dessus) que, par exemple, 1967 c’est la frontière d’Israël et que le retrait et l’évacuation complets de toutes les colonies est une précondition nécessaire pour la paix.

Cela a fondamentalement laissé la porte grande ouverte à la conclusion de traités de paix inéquitables comme Oslo (que Peace Now a d’ailleurs célébrés), et a permis à Israël d’imposer de plus en plus de conditions aux négociateurs palestiniens. Ainsi, en soutenant des accords diplomatiques injustes, le camp de paix le plus important en Israël a fini par servir plutôt que par miner – ou seulement contrebalancer – la puissance immensément supérieure d’Israël par rapport aux Palestiniens.

Cela a amené beaucoup de critiques du mouvement de la paix en Israël à soutenir que des groupes tels que Peace Now sont essentiellement nationalistes et colonialistes.

En effet, non seulement sont-ils opportunistes et dépourvus de principes, mais ils considèrent en outre la politique américaine dans la région (y compris des guerres comme la première Guerre en Irak) comme le seul salut d’Israël. Sans compter que ses membres tendent à être très actifs lorsque le Likoud [la droite] est au pouvoir, réclamant des mesures de contrôle américaines sur Israël, et trop passifs lorsque les travaillistes [la “gauche“] sont au pouvoir ou dans une coalition, se contentant alors de demander des réformes mineures ou des ajustements dans la politique au lieu de mettre en avant de réelles alternatives. Shulamit Aloni ** a fait l’autocritique suivante lors de la crise de la Guerre du Golfe en 1990, lorsque le mouvement de la paix en Israël était en train d’éclater sous la pression de ses contradictions internes, et lorsque les Palestiniens sont devenus tellement désespérés au point de soutenir Saddam Hussein :« Pourquoi serais-je déçue par les Palestiniens ? Est-ce que j’ai fait quelque chose pour eux ? La gauche israélienne a-t-elle fait quelque chose pour eux ?... La gauche israélienne fait loyalement allégeance au gouvernement et à l’ordre établi... Nous avons essayé de faire entendre une voix morale... en réalité nous n’avons rien fait. Le gouvernement a continué à contrôler les territoires, à bafouer les droits humains, à détruire et à tuer, et nous sommes partie prenante de tout cela car nous ne nous sommes pas rebellés... nous avons été la feuille de vigne de la démocratie israélienne... Non, les Palestiniens ne nous doivent rien." [10]

Très peu de groupes en Israël sont restés à l’écart de cette complicité de gauche avec le pouvoir d’Etat et de cette indifférence envers la souffrance et l’étouffement des Palestiniens.

Du point de vue historique, la formation la plus significative a été le groupe socialiste révolutionnaire Matzpen. Dans les années 1960 et 1970, malgré sa faiblesse organisationnelle, le Matzpen, beaucoup plus robuste et intègre que les autres courants « post-sionistes » des années 1990, a lancé un défi idéologique majeur au sionisme israélien.

Matzpen a non seulement lancé dans la société israélienne le paradigme d’« Israël en tant qu’Etat colonialiste », mais a également argumenté que le sionisme était une forme spécifique de colonialisme visant le remplacement total les natifs palestiniens par des colons juifs plutôt qu’une intégration ou une exploitation [11].

Clairement anti-impérialiste, Matzpen critiquait également de manière cohérente le rôle d’Israël en tant que chien de garde des intérêts états-uniens dans la région, chargé d’écraser le radicalisme arabe et de contrôler les droits nationaux arabes en échange de subsides militaires et économiques.

Selon le Matzpen, une révolution socialiste arabe ne devait donc pas viser uniquement à libérer Israel-Palestine du sionisme mais aussi l’Orient arabe de l’impérialisme occidental, tout en sauvegardant les droits des minorités nationales telles que les Juifs israéliens et les Kurdes dans l’ensemble de la région. Aucun autre groupe israélien n’a pu égaler Matzpen sur le plan des innovations théoriques ou ses engagements internationalistes et son ouverture aux sociétés arabes environnantes. Ses membres ont d’ailleurs été sévèrement réprimés par l’Etat israélien.

Dans les années 1980, d’autres groupes ont émergé. Dai Lakibush (Stopper l’occupation) a joué un rôle important dans la radicalisation, mais a ensuite perdu son élan. Les Femmes en Noir ont organisé dans tout le pays ainsi qu’à l’étranger des veillées contre l’occupation, mais ce mouvement a lui aussi été affaibli par les agressions et les faux carnavals de la paix mis en scène par le Nouvel Ordre Mondial.

Après Oslo, d’autres groupes ont percé et certains sont réapparus, tels que les refusniks qui ont refusé de faire leur service militaire dans les Territoires Occupés. Tayyush, Gush Shalom et les Anarchistes Contre le Mur sont actuellement très actifs contre l’occupation. Leur principal succès sur le terrain a été la longue campagne de résistance populaire contre certaines sections du Mur en Cisjordanie. Bil’in est devenu leur symbole, représentant un activisme par-delà la frontière en faveur d’une paix globale, associé au combat non-violent dirigé par des Palestiniens [12].

De telles associations ont réussi à faire modifier l’emplacement du Mur, sauvant moitié des terres de Bil’in alors même que la décision de la Cour Suprême d’Israël légitimait l’expropriation de l’autre moitié. [13]. C’était donc une victoire ambiguë et restreinte, mais néanmoins importante, ne serait-ce que pour rappeler que les Palestiniens et les Israéliens peuvent encore résister ensemble à l’occupation, et peuvent réussir à établir de nouvelles relations de confiance et de solidarité par-delà les appartenances nationales.

Ce qui a toujours manqué en Israël est un mouvement de masse organisé contre l’occupation et pour la justice, un mouvement suffisamment puissant pour ébranler et miner le colonialisme israélien. Il manque encore en Israël un véritable mouvement pour la paix, en tout cas un qui soit suffisamment intègre pour tenir compte du fait qu’au moins 40% des Israéliens sont prêts à terminer l’occupation maintenant et se retirer dans les frontières de 1967 selon le consensus international qui existe depuis 1967. Est-ce que cela peut changer ? Bien sûr. Un tel mouvement deviendrait probable si une majorité significative d’Israéliens mobilisés se mettait à voir Israël comme le fait la majorité du monde : un pays qui usurpe violemment des droits d’autres peuples et qui menace la paix dans le monde.

Depuis 1967, les Etats-Unis ont protégé les Israéliens en les empêchant de voir que leur Etat est devenu un paria ; ils ont protégé Israël pour lui éviter de devoir payer les coûts de l’occupation militaire la plus longue dans l’histoire récente. Cette situation ne peut pas durer éternellement, surtout si un mouvement pour la paix renaissant aux Etats-Unis met les droits des Palestiniens au cœur de sa lutte pour la paix au Moyen-Orient. Il faut que les Israéliens sentent la pression de l’opinion publique organisée (y compris des sanctions de boycott et d’état) pour qu’ils se mobilisent contre les ambitions coloniales de leurs élites. Aucun pays ne compte plus pour l’élite israélienne que les Etats-Unis, c’est la raison pour laquelle il est particulièrement important et décisif qu’une lutte contre l’occupation soit menée aux Etats-Unis même. C’est seulement lorsqu’ils sentiront cette pression que les Israéliens commenceront à s’organiser en masse contre l’emprise d’Israël et contre son refus de tenir compte d’une nation toute entière.

Il existe un débat dans la gauche sur la question de savoir si nous devrions prôner une solution de "deux Etats" ou plutôt celle d’"un Etat" pour Israël-Palestine. Que pensez-vous de ces alternatives ?

BAM : Je trouve curieux de présenter ces deux solutions comme si elles étaient sur le même plan, également disponibles. Or, même ceux qui défendent une option révolutionnaire reconnaissent que, quelles que soient les autres tâches à accomplir, il faut d’abord en terminer avec l’occupation. C’est ce à quoi aspirent la majorité des Palestiniens, ainsi qu’une partie significative, sinon la majorité, des Israéliens.

Il faut donc que la stratégie palestinienne soit élaborée autour de cette revendication en tant que priorité nationale. Les souffrances des Palestiniens sous l’occupation doivent être reconnues comme une urgence nationale. La question que nous devons nous poser n’est pas de savoir s’il faut décoloniser la Cisjordanie et Gaza, mais plutôt de comment il faut le faire. Il faut se demander qui va diriger la lutte, autour de quelles valeurs, comment solliciter le soutien des Arabes et d’autres peuples, comment remobiliser l’auto-organisation collective, comment aider les gens à devenir acteurs de leur propre libération, comment mobiliser les réfugiés et les habitants des Territoires occupés dans une nouvelle organisation de base, démocratique et comment activer les résolutions existantes des Nations-Unies et les avis de droit internationaux contre le Mur illégal, contre les colonies, les routes, etc.

La solution d’un seul Etat est excellente, mais c’est une utopie qui n’est pas atteignable dans la pratique pour le moment. Il n’y a pas de base pour une solution d’un seul Etat, et actuellement il n’y a pas non plus de capacité ou un poids suffisants pour l’obtenir.

Le réalisme politique exige que l’on commence là où existe le potentiel pour un maximum de succès et d’efficacité. Contrairement à certains partisans de cette solution, je ne pense pas que la de-sionisation d’Israël viendra de l’Occident.

Je continue à penser que la question de la Palestine est une question arabe : le sionisme et l’impérialisme occidental continuent à opprimer les Arabes et – ce qui est aussi important – sont perçus par ces derniers comme exerçant une oppression.

Il est dans l’intérêt des Arabes de faire reculer l’expansionnisme sioniste, de mettre un terme à l’exclusivisme sioniste en Palestine, de la décoloniser, et de réaliser le droit au retour.

Or, actuellement l’Occident capitaliste et ses populations ne perçoivent pas cela comme étant dans leur intérêt. Les défenseurs de la solution d’un seul Etat semblent penser que s’ils crient très fort pendant assez longtemps, les populations occidentales finiront par soutenir cette solution. Mais même si la majorité des Occidentaux ne sont pas – contrairement à la majorité des Arabes – favorables à mettre un terme au sionisme en Palestine, ils soutiennent tout de même la fin de l’occupation. La stratégie de certains défenseurs de la Palestine devrait-elle consister à rendre plus difficile un soutien en Occident ? Ce n’est pas de la politique, cela ressemble davantage à des stratégies discursives qu’à des stratégies réelles.

La lutte idéologique contre le sionisme en Occident est importante, et doit se poursuivre, mais on ne peut pas s’attendre à ce qu’elle exerce une pression suffisante pour renverser le sionisme en Palestine. Pour cela, nous devons porter notre regard vers l’Orient – vers le monde Arabe – ou alors vers un mouvement progressiste revitalisé des travailleurs en Occident ayant une capacité suffisante pour avoir un impact sur les politiques d’Etat. Mais je n’entends jamais les défenseurs de la solution d’un Etat unique dire que la réponse au sionisme en Palestine se trouve dans les mouvements progressistes organisés de la classe ouvrière en Occident.

Si les syndicats s’engagent en faveur de la Palestine aujourd’hui, c’est pour boycotter Israël pour son occupation illégale de la Cisjordanie et de Gaza, et non pas pour combattre au sionisme.

Sur cette question, la solidarité en Occident ne peut venir que d’une résurgence radicale anti-impérialiste de masse. Et il n’y a malheureusement pas beaucoup de signes d’une telle résurgence. Alors, faudrait-il que les Palestiniens attendent le réveil de ce que ce Franz Fanon appelait « la belle au bois dormant » ? Ne vaudrait-il pas mieux qu’ils utilisent en attendant le soutien et la solidarité qu’ils peuvent obtenir et qu’ils commencent à améliorer leurs vies maintenant ? Seule la deuxième option me paraît être responsable.

Sur les solutions envisageables, vous prônez le réalisme politique. Comment la question du droit au retour s’insère-t-il dans une telle conception ? Existe-t-il une manière de répondre aux besoins et aux droits des réfugiés palestiniens qui soit en même temps réaliste ? Les Israéliens vont-ils réellement soutenir le "retour" de sept millions de Palestiniens ?

BAM : Non, et c’est là un problème sérieux. La plupart des Israéliens sont en train de devenir plus racistes. Leur soutien au "transfert" de citoyens palestiniens augmente et atteint des niveaux alarmants. L’élite politique et militaire israélienne considère les Palestiniens comme un groupe sous-humain, qui peut être brimé, écrasé, humilié, tué et affamé.

La "gauche" israélienne est en majorité sioniste et prône non pas l’égalité mais la séparation et la partition. Les groupes juifs qui soutiennent le droit au retour sont marginaux dans la société israélienne, et ils sont principalement préoccupés à mettre un terme à l’occupation. Je ne vois donc pas pour le moment les Israéliens soutenir le droit au retour. Ils continuent à vouloir vivre dans un Etat qui est le leur, et que cet Etat soit une démocratie juive (et non pas progressiste). Mais cela ne signifie pas qu’ils ne pourront pas une fois se rendre compte que la réconciliation historique (ratifiée par une majorité de Palestiniens) est nécessaire et qu’ils sont responsables de rectifier les torts du présent et du passé. Cela est plus vraisemblable que leur acceptation directement du droit au retour.

Alors, que prôner aujourd’hui pour les réfugiés palestiniens ? Il est très difficile de répondre à cette question. Le droit au retour est un droit palestinien inaliénable, reconnu par des lois et des résolutions internationales. C’est un droit que défendent la majorité des Palestiniens aujourd’hui. Pourtant, chaque fois que ce droit est invoqué, on accuse les Palestiniens de vouloir détruire l’Etat d’Israël, comme si leur expulsion et le fait de devenir des réfugiés était de leur propre faute, comme si le racisme colonial israélien était une création palestinienne.

Il est absurde que les victimes d’un crime historique soient ainsi mises sur la défensive par leurs propres persécuteurs précisément pour l’acte qui a fait d’eux des victimes au départ. Aucune nation n’a le droit d’être raciste ou d’opprimer ou de dénier ses droits universels à une autre, et encore moins lorsqu’il s’agit d’une nation qui est seule responsable d’avoir complètement dépossédé l’autre.

Qu’en est-il de la souffrance et la misère actuelle des Palestiniens ? Si les réfugiés ne peuvent pas retourner maintenant, à quelles tâches immédiates devraient s’atteler les défenseurs de la cause palestinienne ? Et bien, ils devront faire ce qui est en leur pouvoir pour améliorer la vie des Palestiniens partout, et aider les Palestiniens à réaliser ceux de leurs droits nationaux qui peuvent déjà être satisfaits maintenant. La plupart des Palestiniens occupés sont des réfugiés, et ce qu’ils veulent est clair : ils veulent un Etat palestinien libre et souverain en Cisjordanie et à Gaza.

Atteindre ce but entraînerait une amélioration incalculable leurs vies, mais permettrait également aux réfugiés en dehors de la Palestine qui acceptent de retourner, de le faire, et de vivre des vies normales dans leur propre Etat démocratique. Cela vaudrait-il mieux que les incertitudes et les insécurités de l’exil ? Je le pense, mais c’est là une question sur laquelle les Palestiniens devront voter et prendre une décision dans un référendum populaire. Le retour ne devrait se faire que si cette option est acceptée par la majorité des Palestiniens.. Il ne s’agira dans tous les cas pas d’un véritable "retour" – les réfugiés ne retourneraient pas dans leurs foyers et leurs terres à Lydda, Sajara ou Jérusalem. Par contre ils pourraient ainsi surmonter le fait d’être privés d’Etat et de droits. Il ne faut pas sous-estimer ou ignorer un tel changement, qui est – je pense – encore possible aujourd’hui, malgré les conditions défavorables régnant actuellement.

En outre, pour que la lutte de la base palestinienne contre l’occupation puisse l’emporter, elle doit provoquer une énorme rupture à l’intérieur de la société israélienne, en activant et en désamorçant ses contradictions internes. Ce bouleversement pourrait être suffisamment puissant pour inciter Israël à sortir de ses dénis et de son enfermement et entraîner le pays vers une réconciliation et une coexistence historiques. Ainsi les Palestiniens obtiendraient non seulement la fin de l’occupation militaire, mais se trouveraient en outre aux côtés d’un peuple disposé à vivre en paix et en harmonie avec eux. Ceci créerait graduellement les conditions nécessaires pour le partage et la solidarité, laissant loin derrière la politique démographique fondée sur des critères raciaux et des privilèges coloniaux. La génération de 1948 ne verra pas ces développements, mais leurs petits-enfants les verront peut-être. Un tel développement ne constituerait pas une compensation pour les souffrances de 1948, mais permettrait à une nouvelle génération de Palestiniens et d’Israéliens de construire une nouvelle société où la dépossession, l’expulsion et la domination appartiendraient au passé. Les impulsions utopistes actuelles seraient alors réalisées.

Pensez-vous qu’il soit possible que Washington, dans sa détermination à discréditer le Hamas et donc de légitimer Abbas, pourrait impulser un élan vers un règlement – ce malgré ses propres penchants ?

BAM : Non. Depuis la bévue du Hamas à Gaza [14], Abbas a courtisé sans cesse les Israéliens, et refusé tout dialogue et conciliation avec le Hamas, et pourtant Israël n’a pratiquement rien donné aux Palestiniens. Il a lâché quelque argent et 250 prisonniers du Fatah, mais c’est là bien peu de chose si l’on tient compte du fait qu’Israël détient plus de 11’000 prisonniers palestiniens sans parler des douzaines de Palestiniens qui continuent à être arrêtés chaque semaine. Il n’y a pas eu de changement substantiel en ce qui concerne la politique des check-points [15], aucun territoire occupé n’a été libéré et pas un seul Palestinien n’a eu la vie épargnée. Pendant ce temps, Washington n’a cessé de célébrer, de soutenir et de protéger Israël de la loi internationale.

Dans ces conditions, comment les Etats-Unis peuvent-ils espérer faire accepter au monde une soi-disant conférence de paix internationale ? Alors que cette même administration a affamé et sanctionné les Palestiniens durant l’année et demie passées et a renforcé le siège colonial israélien ? De quelle paix peut bien parler Washington lorsque les Palestiniens n’ont pas accès à 60% de la Cisjordanie à cause de l’occupation israélienne ? Quelle paix les Etats-Unis peuvent-ils vouloir au Moyen-Orient alors qu’ils ont augmenté l’aide militaire à Israël de 25% d’un coup, atteignant 30 milliards de dollars pour les prochaines dix années ?

Washington ne voit pas de paix dans l’Orient arabe, il ne voit que du sang et du pétrole. (Traduction A l’encontre)

* Cet entretien avec Bashir Abu-Manneh a été publié dans la revue socialiste indépendante New-Politics, aux Etats-Unis, Vol. XI, No.4. Bashir Abu-Manneh est originaire d’Häifa. Il enseigne au Barnard College, institution associée à Columbia University.

** Elle a été la fondatrice, en 1973 du Mouvement pour les Droits des Citoyens, qui a fusionné avec Mapam et Shinui pour former Meretz au début des années 1990.

1. Pour un récit plus récent concernant l’Autorité Palestinienne, voir Nigel Parsons, The Politics of the Palestinian Authority : From Oslo to al-Aqsa, London : Routledge, 2005.

2. Voir le site Internet de l’Association of Forty.

3. Sever Plocker, « Arabs are pores », 5.9.2007.

4. The End of the Peace Process : Oslo and After (New York : Vintage, 2000), p. 345.

5. Pour une description du peu d’enthousiasme qu’ont manifesté les Etats arabes pour soutenir les Palestiniens en 1948, voir The War for Palestine : Rewriting the History of 1948, ed. Eugene L. Rogan and Avi Shlaim (Cambridge : Cambridge University Press, 2001).

6. Pour un résumé des conceptions de Munif, voir Iskandar Habash, « Unpublished Munif Interview : Crisis in the Arab World – Oil, Political Islam, and Dictatorship », 2003.

7. Hany al-Hassan, « Fatah Between Theory and Practice », Shuun Falastiniya [ou les Affaires plaestiniennes], 7 (mars 1972) (en arabe), p. 20.

8. « The Current State of the Palestinian Resistance, » Shuun Falastiniya, 2 (May 1971), pp. 57-74, 62.

9. Pour une analyse plus complète de ce document, voir mon article « Occupied Palestine : Prisoners, Colonial Elites, and Fundamentalists », ZNet, 11.6.2006.

10. Interview avec Tom Segev in Haaretz, 24.8.1990, cité dans Reuven Kaminer, The Politics of Protest : The Israeli Peace Movement and the Palestinian Intifada (Brighton : Sussex Academic Press, 1996). L’ouvrage de Kaminer’s est le meilleur sur le mouvement de l’opposition israélienne.

11.. Pour un échantillon représentatif, voir ci-dessous. Pour une analyse plus récente, voir l’important exposé de Moshe Machover "Israelis and Palestinians : Conflict and Resolution" (20.11.2006)

12. Voir ci-dessous

13. Voir Amira Hass, « Disrupting the Separation Policy, », Haaretz, 25.9.2007.

14. For mon analyse de la prise de pouvoir du Hamas à Gaza, voir « Symptoms of Decay in Occupied Palestine », ZNet, 16.7.2007. (Les symptômes de dégénérescence dans la Palestine occupée, site alencontre.ch)

15. Le Ministre de la défense Ehud Barak a dit qu’il enlèverait 24 barrages non surveillés en Cisjordanie (malgré le fait que les militaires et l’agence de renseignements israéliens y soient opposés), mais, comme relevé par les Nations Unies, au cours des mois récents 40 nouveaux barrages ont été établis. Le Rapport No 47 du Bureau des Nations Unies pour la Coordination des Affaires Humanitaires, Implementation of the Agreement on Movement and Access, (22.8 -4 9.2007).