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CHINE

INDUSTRIALISATION A GRANDE VITESSE, PARTI ET PAYSANS CHINOIS : LA FIN D’UNE IDYLLE ?

Jeudi 27 mars 2008, par Walden Bello

La Révolution chinoise a parfois été décrite par les sociologues politiques comme le produit d’une alliance entre les intellectuels de la classe moyenne et les paysans. Par sa révision inno­vatrice de la doctrine marxiste-léniniste, Mao Zedong a fait de la paysannerie, classe dédai­gnée par Marx, la « force principale » de sa révolution anti-féodale et anti-impérialiste. Traduite dans la pratique par le Parti communiste, lui-même mené et dominé par l’intelligentsia révolutionnaire, cette reformulation s’avéra être la clé du triomphe communiste de 1949. Mais les relations entre le Parti communiste chinois (PCC) et les paysans chinois n’ont jamais été faciles. Elles peuvent en fait être décrites comme tumultueuses.

UN VISION QUI S’ELOIGNE

La vision qui avait apporté aux communistes l’appui de millions de paysans, à savoir celle d’une campagne où la terre prise aux propriétaires terriens serait cultivée par des millions de petits propriétaires - cultivateurs, est restée précisément ce qu’elle était à l’origine : une vision. La transformation agraire orchestrée par le parti prit la forme d’une réquisition des surplus céréaliers pour satisfaire la politique d’ « industrialisation-avant-tout » de Mao. Au milieu des années cinquante, époque de la collectivisation de la production, la liberté des paysans fut encore réduite. Puis, lors du Grand Bond en Avant (1958 - 1961), afin de stimuler la production et de faciliter une réquisition plus efficace des surplus qui dépassaient le seuil de sur­vie des besoins des paysans (toujours dans le but de soutenir l’élan de superindustrialisation de Mao), le parti organisa les paysans en communes populaire (plus de 26’000 dans l’ensemble de la Chine), les réduisant à une vie de travaux forcés. Dans leur passionnante biographie, « Mao : the Unknown Story (New York : Random House, 2005) », Jung Chang et Jon Halliday décrivent la micro-gestion de la production par les cadres du parti qui maintiennent les paysans « parqués dans leurs villages » et les empêchent de « voler » leurs propres récoltes.

Après le désastre qui s’abattit sur cette expérimentation sociale, où quelque 30 millions de personnes, principalement des paysans, moururent de malnutrition et de faim, l’équilibre des forces dans la lutte pour les surplus pencha en faveur des paysans. Les quantités « réquisitio­nables » furent abaissées et, comme le notent Chang et Halliday, « dans plusieurs endroits, on permit aux paysans de louer des terres aux communes et de redevenir, en fait, des fermiers indépendants. Ceci calma la famine et stimula la productivité ».

LES PAYSANS ET LA GRANDE REVOLUTION PROLETAIRE CULTURELLE

Les spécialistes de la Chine rurale sont partagés en ce qui concerne l’impact sur la paysan­nerie du grand évènement qui a suivi : la Révolution culturelle. Selon Chen Guidi et Wu Chantao, auteurs de « Will the Boat sink the Water » (New York : Public Affairs, 2006)1, une chronique compatissante des souffrances des paysans sous le joug du parti, la Révolution culturelle fut « un désastre » pour les paysans : « vendre au marché deux poules élevées dans sa propre basse-cour ou quelques bottes de légumes cultivés sur sa parcelle de terre était considéré comme une marque de capitalisme ». Au contraire, selon Roderick MacFarquar et Michael Schoenhals, la Révolution culturelle, qui débuta pour de bon en 1966, apportait un soulagement aux paysans. Alors que le parti s’autodétruisait, avec la purge par Mao des « ennemis capitalistes » qu’il voyait embusqués à tous les niveaux du parti, la capacité des autorités à réquisitionner les céréales s’éroda. Voici comment ils décrivent la situation dans leur ouvrage magistral « Mao’s Last Revolution (Cambridge : Harvard University Press, 2006) » :

« Tout ce que les paysans souhaitaient secrètement, c’est qu’on les laissa tranquilles, et lors­que les collecteurs de taxes de l’état ne se montrèrent ni à temps, ni en force à cause de leur implication dans des luttes intestines, ils en furent ravis. Dans certaines parties de la Chine rurale, cette conséquence indirecte et involontaire d’une bureaucratie disfonctionnelle fut acclamée comme une grande chose et une renaissance. Dans le district de Shehong (province de Sichuan), on fit croire aux paysans que « Grâce à la Révolution culturelle, vous n’aurez plus à livrer de céréales à l’état ! ».

Les opérateurs du parti et du gouvernement, brisés par leurs dissensions internes, n’étaient plus en mesure de collecter à temps toutes les taxes sur les céréales. De fait, dans les « deux régions sub-provinciales de Suzhou et Zhenjiang (province de Jiangsu), des impôts équivalant à 200 millions de jin (100 millions de kg) ne furent simplement jamais prélevés. Une situation identique fut relevée dans les régions sub-provinciales de Enshi et de Xiangyang (province de Hubei), où des impôts agricoles pour 60 millions de jin restèrent impayés ».

Il n’est pas surprenant que la production ait augmenté pendant la Révolution culturelle, passant de 214 millions de tonnes en 1966 à 286 millions en 1976. Grâce aux disfonctionne­ments dans la récolte et les transports, le surplus de production n’alla pas aux villes, mais fut absorbé par les ménages paysans. L’augmentation de la production ne fut pas la seule consé­quence du relâchement de la main de fer du parti. Pendant la Révolution culturelle, on vit dans certaines parties de la Chine « la résurgence des unités de production familiales, de loin préférées par les paysans. Dès 1969, dans la préfecture de Yibin (province de Sichuan), 8’355 des 49’349 unités de production redistribuaient des terres à des entreprises familiales, sous-traitaient avec des entreprises familiales... permettant « la prise de l’économie collective » par des intérêts privés.

L’AGE D’OR

Le changement dans l’équilibre des forces en faveur de la paysannerie sembla consolidé par les réformes qu’effectua Deng Xiaoping après la mort de Mao en 1976. Les paysans voulaient en finir avec les communes populaires et Deng et ses réformateurs leur rendirent ce service, introduisant un système responsabilisant : « les contrats de production par famille ». Par ce système, chaque famille recevait un coin de terre à cultiver. Les familles pouvaient garder ce qui restait après qu’elles aient vendu à l’état une proportion déterminée de leur production, à un prix déterminé par l’état, ou simplement payé en liquide un impôt équivalent. Elles pouvaient consommer le reste ou le vendre au marché.

Les spécialistes de la Chine sont unanimes à désigner ces années comme l’âge d’or de la paysannerie. Dans leur rapport sur les conflits agricoles dans la province d’Anhui, Chen Guidi et Wu Chuntao parlent d’une atmosphère de grandes espérances.

« Lorsqu’il fut enfin mis fin à la Révolution culturelle, après la mort de Mao en 1976, le système des contrats de production par famille fut introduit à l’essai avec succès dans la province d’Anhui. La léthargie des années précédentes avait disparu. On voyait fréquemment plusieurs générations d’une même famille au bénéfice d’un tel contrat travaillant ensemble pour une vie meilleure. Une augmentation soutenue de 15% du revenu par habitant s’ensuivit pour les années 1978 à 1984. Ce furent les années de la reprise ».

La réforme agraire a été comparée à un « big bang », dont les conséquences furent ressenties dans toue l’économie. Selon Minxin Pei2 dans « China’s Trapped Transition : the Limits of Developmental Autocracy (Cambridge : Harvard University Press, 2006), les surplus générés par la réforme « permirent aux gouvernements ruraux d’investir dans de nouvelles entreprises de fabrication, qui devirent à terme une source pivot de finances publiques. »

En étudiant la transformation économique de Taiwan, on ne peut pas s’empêcher d’être frappé par la similarité entre la période de réformes allant de 1978 à 1984 et les années 50 à Taiwan, où une réforme agraire radicale fit des anciens fermiers des propriétaires - exploitants prospères, dont les besoins en matériel agricole et autres produits fabriqués amorcèrent l’industrialisation précoce de l’île par substitution des importations et lui furent d’un précieux soutien.

LE GRAND RETOUR EN ARRIERE

Mais comme à Taiwan, l’âge d’or de la paysannerie prit fin, et pour les mêmes raisons : l’adoption d’une stratégie d’industrialisation centrée sur les villes, orientée vers l’exportation, et basée sur une intégration rapide à l’économie capitaliste. Selon Chen et Wu, cette stratégie, lancée par le 12ème Congrès du Parti National en 1984, permit essentiellement la construction de l’économie industrielle urbaine « sur le dos des paysans ». L’accumulation primitive de capitaux se fit principalement sous forme de réquisition des surplus agricoles par le prélève­ment de lourdes taxes. Et comme ce fut le cas lors du Grand Bond en Avant, ce furent les dignitaires locaux du parti qui jouèrent le rôle de superviseurs dans les régions rurales.

Une telle stratégie de développement, orientée vers le seul développement citadin, eut des conséquences tragiques. Le revenu agricole, qui avait progressé de 15,2% par année entre 1978 et 1984, retomba de 2,8% par année entre 1986 et 1991. On assista à une légère reprise au début des années 90, mais le reste de la décennie fut marqué par la stagnation du revenu agricole. Par contraste, le revenu citadin, déjà plus élevé que celui des paysans au milieu des années 80, était en moyenne de six fois celui des paysans en l’an 2000.

Les coûts toujours plus élevés des engrais chimiques et des semences, les prix en baisse des produits agricoles et les taxes en hausse constante furent les principales raisons de la stagnation des revenus des paysans. Mais le plus important des mécanismes mis en place pour soutirer les surplus de la paysannerie fut un système toujours plus pervers de taxation. En 1999, des taxes sur 149 produits agricoles étaient imposées aux paysans par les agences centralisées de l’état, mais ceci s’avéra n’être que la pointe de l’iceberg lorsque les plus bas échelons des pouvoirs ruraux se mirent à prélever leurs propres taxes, honoraires et autres frais. A l’heure actuelle, les différents échelons des gouvernements ruraux imposent au total 269 types de taxes, sans compter toutes sortes de frais administratifs souvent parfaitement arbitraires.

Alors que les taxes et les honoraires ne devaient pas dépasser les 5% du revenu des fermiers, le montant actuel a de fortes chances d’être beaucoup plus élevé ; certains sondages du Mini­stère de l’agriculture indiquent qu’en fait la charge d’impôts des paysans est de trois fois la limite nationale officielle, soit de 15%.

Les paysans auraient peut-être pu supporter la surtaxation si elle avait été compensée par des améliorations en matière de santé publique, d’éducation et d’infrastructures agricoles. En l’absence de tout bénéfice tangible, les paysans virent leur revenu subventionner ce que Chen et Wu appellent « la croissance monstrueuse de la bureaucratie et de ses métastases, les fonction­naires », qui semblaient n’avoir d’autre fonction que de leur extorquer toujours plus.

A coté des prix en augmentation des engrais chimiques et des semences, des prix en diminution de leurs produits et d’une taxation plus lourde, les paysans ont dû supporter de bien d’autres façons le poids de la stratégie économique concentrée sur l’axe urbano-industriel. Selon « China, the Balance Sheet, du Centre pour les études stratégiques et internationales et l’Institut d’économies internationales, Washington, DC, 2006 », « 40 millions de paysans ont été chassés de leurs terres pour faire place à des routes, des aéroports, des barrages, des usines et d’autres investisse­ments publics et privés, avec 2 millions qui seront déplacés chaque année. »3

LA MENACE DE LA LIBERALISATION DU COMMERCE

Mais l’impact de tout ce qui précède pourrait bien être ridiculisé par celui de l’engagement pris par la Chine en rejoignant l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), à savoir élimi­ner les quotas agricoles et réduire les tarifs douaniers. Ces engagements, comme le souligne « Chine, le bilan », ont été substantiels : « Le défi d’arriver à gérer le secteur agricole a grandi avec les engagements agricoles pris par la Chine envers l’OMC, qui vont bien plus loin que ceux pris par d’autres pays en voie de développement et excèdent même ceux de pays à haut revenu. Le gouvernement chinois a accepté de baisser les tarifs douaniers et d’instituer d’autres règlements pouvant substantiellement augmenter l’accès au marché ; il a accepté des restrictions sévères sur l’octroi de subsides agricoles et s’est engagé à éliminer tous subsides à l’exportation. Ces engagements dépassent de loin ceux pris par les autres participants aux négociations qui virent la naissance de l’OMC, l’Uruguay Round. »

Le marché conclu avec l’OMC reflète les priorités actuelles de la Chine. Si la direction du parti a choisi de mettre en péril de larges sections de son agriculture, telles que la soja et le coton, c’est qu’il veut ouvrir ou laisser ouverts les marchés mondiaux pour ses exportations industrielles. Les conséquences sociales de ce marché n’ont pas encore été entièrement ressenties, mais il est probable qu’il a largement contribué au ralentissement dramatique du rythme de réduction de la pauvreté entre 2000 et 2004.

LES NOUVEAUX SUZERAINS ?

La corruption qui a fleuri au sein des cadre du parti dans le climat « il est glorieux de devenir riche » de l’après Mao n’a pas amélioré les relations déjà tendues entre les paysans et le parti. Lorsque les fonctionnaires locaux du parti ont été surpris à être de connivence avec des élé­ments maffieux - eux-mêmes souvent membres du parti - ou à les « dorloter », la colère des paysans envers ceux qu’ils comparent actuellement à de nouveaux suzerains féodaux s’est intensifiée. Le livre de Chan et Wu est une chronique désolante de la façon dont les cadres du parti, dévoués et respectés, se sont transformés en une classe dirigeante rurale se considérant comme supérieure aux paysans. Il vaut la peine de citer in extenso leur description de la façon dont cette classe exerce l’un de ses « privilèges » :

« On ne peut plus le cacher, les vastes régions rurales de la Chine sont devenues un paradis pour les gourmets. Les fonctionnaires mis en appétit s’abattent comme des nuages de saute­relles sur la campagne ; leur imagination n’a pas de limites lorsqu’il s’agit de trouver des excuses pour manger et boire : repas pour les inspecteurs, repas pour les conférences, repas pour la lutte contre la pauvreté rurale. Dînez, que vous en ayez les moyens ou pas ; dînez à crédit, empruntez pour dîner. Dînez du début de l’année à la fin, du début d’un mois au suivant, du matin au soir ; profitez de dîner lorsque vous entrez en fonction et lorsque vous quittez votre poste.

Selon un dicton populaire concernant le manger et le boire aux frais des citoyens « On ne gagne rien à ne pas manger, puisque c’est gratuit, alors pourquoi ne pas manger ? » Manger sans rien débourser est devenu un signe de statut social, un indicateur de rang dans la hiérar­chie. La qualité d’un repas peut déterminer si oui ou non un projet va être approuvé, un accord scellé, une promotion accordée. Cette notion est intégrée à la culture politique. »

Avec la prédominance de pareils agissements, il n’est pas surprenant que les protestations se soient multipliées. Ce que le Ministère de la sécurité publique appelle des « incidents de masses » ont passé de 8’700 en 1993 à 87’000 en 2005, pour la plupart dans les campagnes. De plus, le nombre de participants à ces incidents à passé d’une moyenne de 10 ou moins au milieu des années 90 à 52 en 2004.

La forme de résistance la plus populaire est la résistance à l’impôt. Minxin Pei a noté en 2001 dans le Xinjiang (région dite autonome) une prévalence de la résistance à l’impôt dans 40% des villages étudiés. Selon la même étude, environ 70% des cadres des villages concernés déclaraient que le prélèvement des honoraires était la tâche la plus ardue. Le recours à des policiers pour obliger les paysans à s’exécuter était fréquent ; ceci est largement documenté par Chen et Wu dans leur ouvrage déjà cité. De plus, selon Pei, des dignitaires du parti « re­crutaient des voyous pour leurs encaissements. De tels procédés ont entraîné emprisonnement, torture et mort des paysans qui n’arrivaient pas à payer. »4

LE PARTI COMMUNISTE CHINOIS PEUT-IL REGAGNER LA CONFIANCE DES PAYSANS

Les relations entre le parti et la paysannerie sont peut-être aujourd’hui à leur point le plus bas. Durant les 75 années d’une relation tourmentée, le parti a toujours réussi à rebondir et à rega­gner la confiance des paysans après des expériences désastreuses comme le Grand Bond en Avant ou la Révolution culturelle. Aura-t-il la résilience nécessaire pour se retourner une fois de plus ?

Revenant à la tradition ancestrale qui consistait à en référer à l’empereur pour faire cesser les déprédations des seigneurs locaux, les paysans ont envoyé des délégations à Pékin pour se plaindre des autorités locales. A ce jour, les réactions positives du pouvoir central pour pour­suivre en justice les cadres corrompus et modérer les pratiques abusives et les cadres corrom­pus ont été fantasques et inconstantes. Comme Chen et Wu le démontrent clairement, il existe des gens dans le parti qui se préoccupent du sort des paysans et ont pris le glaive pour eux. Le problème est l’inertie, la corruption, la bureaucratie et l’indifférence, qui militent contre toute réforme interne sérieuse du parti.

Serait-il possible de revigorer l’ancienne relation par un renouveau idéologique ? Avec l’abandon de sa vision socialiste, et même s’il en a gardé la rhétorique, le parti s’est vu contraint de mettre sur pied une idéologie alternative qui légitimerait la nouvelle époque de développe­ment capitaliste intensif. Il l’a peut-être trouvée dans ce que Daniel C. Lynch décrit dans son livre « Rising China and Asian Democratization - Stanford : Stanford University Press, 2006 » comme la vision « d’un retour à la grandeur nationale orchestré par le parti » grâce à « un pouvoir national total » et « un recentrage de la civilisation chinoise ». Une vision qui a certainement beaucoup plu à la nouvelle classe moyenne urbaine en pleine expansion, qui a largement bénéficié d’un développement centré sur les villes et ayant à sa tête l’exportation. Il est par contre très improbable que cette idéologie aie le moindre attrait pour les paysans, les travailleurs migrants et les travailleurs mis au chômage par les entreprises d’état qui eux font les frais de l’industrialisation à grande vitesse de la Chine.

Qu’en est-il des très racoleuses élections villageoises ? Même les plus sévères critiques de la Chine ne peuvent nier qu’il existe une élément grandissant de concurrence dans les élections villageoises, introduites dans les années 80. Le rôle que la démocratisation des campagnes, si limitée qu’elle soit actuellement, pourrait jouer pour revitaliser les relations entre parti et paysans ne devrait pas être sous-estimé. Mais alors que ces élections ont permis au peuple des campagnes une certaine mesure de contrôle sur leurs gouvernements locaux, elles ont bien trop souvent été manipulées par le parti et ses fonctionnaires officiels. De plus, le PCC a blo­qué les élections au niveau du village, ce qui permet au parti de continuer à placer ses cadres au niveau des cités et des zones rurales.

Dans leur recherche d’une façon de sortir de l’impasse actuelle, Chen et Wu citent un éminent spécialiste des régions rurales, Yu Jianrong, du Centre de recherches agricoles du l’Université de la Chine centrale : « La solution proposée par Yu est de convaincre les paysans de mettre sur pieds leur propre organisation et de remplacer la bureaucratie locale actuelle par leurs propres autorités. Selon Yu, seul un réseau d’organisations paysannes serait véritablement à même de représenter les intérêts et les besoins des paysans, les transmettre de façon ration­nelle et prévenir ou améliorer les zones de confrontation et de conflit. »

Même si la solution de Yu peut paraître utopique, elle reflète bien le peu de perspectives existant pour améliorer les relations entre le parti et la paysannerie, assombrissant ainsi l’avenir déjà incertain de la Chine, malgré son taux de croissance à deux chiffres. L’une des plus formidables ironies de l’histoire contemporaine est qu’après avoir mené le peuple chinois à la victoire contre l’impérialisme et accompli ce qu’il faut bien appeler un miracle économi­que, le PCC se trouve actuellement isolé de ce qui constituait son premier et (discutablement) son plus important groupe de soutien, conséquence de sa décision stratégique d’enfourcher le tigre du capitalisme mondial en maintenant une gouvernance autoritaire. Peu d’analystes considèrent le mécontentement paysan comme un défi sérieux au règne du parti à court et à moyen terme, mais en fin de compte, la perte de légitimité envers une faction aussi importante de la population ne peut avoir que des conséquences désastreuses.

1 Ndt : une traduction du chinois en français du livre de Chen Guidi et Wu Chuntao « Les paysans chinois aujourd’hui - Trois années d’enquête au cœur de la Chine » a été publiée aux éditions Bourin éditeur. Les auteurs ont mené une enquête révélatrice dans la province de l’Anhui (130 000 km2, près de 60 millions d’habitants).

2 Ndt : de l’Université de Princeton, membre de la Fondation Carnegie pour la paix dans le monde. Cité dans un éditorial de Jean-Luc Racine dans les Transcontinentales « Où en est la Chine ? » (2ème semestre 2006, numéro 3 http://www.revues.msh-paris.fr/vernumpub/01-EditoTC3.pdf. Egalement référencé dans Futurible International du 1er septembre 2006 (http://www.futuribles.com/pdf/VigieInfosept06.pdf) et dans les comptes rendus des Futuribles de janvier 2007 (http://documents.irevues.inist.fr/handle/2042/6629 - visible si abonné).

3 Ndt : selon Pierre Haski, correspondant à Pékin du journal Libération, il s’agirait plutôt de 60 millions, avec selon Jean-Jacques Mevel dans Le Figaro « des expropriations de 3 à 4 millions par année » (Revue de presse Agrobiosciences, 13 décembre 2005)

4 ibid


Voir en ligne : www.focusweb.org