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VENEZUELA

L’économie, le talon d’Achille

Vendredi 25 janvier 2008, par Guillermo Almeyra

A l’époque du premier gouvernement de Carlos Andrés Pérez [social-démocrate d’Action démocratique président de 1974 à 1979 ; puis de 1989 à 1993], on parlait d’un Venezuela saoudite. Le pétrole suffisait pour tout, et l’on importait tout, jusqu’aux tomates, qui arrivaient de Miami, enveloppées sous papier cellophane, comme des bonbons. Mais le pays n’est pas sorti de son retard, les importations bon marché ont coupé les jambes à l’industrialisation naissante, la pauvreté augmentait, à peine soulagée par le distributionnisme et l’assistentialisme primitifs de l’Action Démocratique, et la corruption s’est répandue alors que certains devenaient millionnaires en pétrodollars... jusqu’au moment où le prix du combustible a baissé.

C’est ainsi qu’a débuté l’effondrement de la république des adecos y copeyanos [sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens] – aujourd’hui évoquée avec nostalgie par les anti-chavistes – avec ses dirigeants syndicaux corrompus de l’Action Démocratique, y compris s’appuyant sur un noyau ouvrier, corporatiste et privilégié, corrompu, qui attendait tout de l’Etat.

Comme on le sait, le vide ainsi créé a été rempli par un lieutenant-colonel [Hugo Chavez] disposé à nettoyer les écuries d’Augias gouvernementales en utilisant la marée populaire C’est ainsi que nous avons un gouvernement nationaliste avec l’appui des masses. Mais l’Etat capitaliste n’a pas changé. Et il est marqué par une bureaucratie ayant des intérêts et une mentalité capitalistes qui cherche à affirmer ses privilèges, qui s’oppose à être contrôlée depuis en bas et qui fait tous les efforts nécessaires pour que cela ne soit pas possible, contrairement à ce que dit et souhaite le Président.

L’orientation de l’économie n’a donc pas non plus changé de manière fondamentale, tout au plus a-t-on renforcé les subventions et augmenté l’assistentialisme pour soulager la pauvreté et de réduire l’ignorance. Le pays dispose d’une énorme quantité de terres fertiles, mais il n’a pas de paysans productifs. Et dans les villes les sous-employés ou les chômeurs n’éprouvent pas le besoin de réclamer un travail productif en créant des ateliers ou de petites industries - ce que les importations bon marché rendent possible - et encore moins d’aller à la campagne produire leur propre nourriture.

L’économie politique subsidie avec les revenus pétroliers – qui pourraient diminuer de jusqu’à 20% lors d’une récession qui frapperait l’économie des Etats-Unis – l’importation de produits de luxe et de biens industriels qui ne sont pas de première nécessité pour le pays. Et puisqu’il est possible d’importer des aliments et des produits de consommation bon marché, il n’y a pas d’espace pour la création de moyennes entreprises vénézuéliennes. Par conséquent, il n’y en a pas non plus pour la création de postes de travail, pour une éducation visant à créer une mentalité et une discipline productives, pour la transformation de ceux qui vivent de l’appareil étatique grâce à la rente pétrolière en une classe ouvrière industrielle, organisée dans les centres de travail, consciente de son rôle dans la production, citoyenne par sa propre affirmation.

Du point de vue de son économie, le Venezuela est plus proche de la Libye – où le logement, l’eau, l’électricité, l’éducation et beaucoup d’autres choses sont à la charge de la rente pétrolière... jusqu’à ce que le pétrole tarisse ou que la récession états-unienne en réduise le prix – que des associés du Mercosur [Argentine, Brésil, Uruguay, etc.]. Il ne suffit pas d’acheter de la technologie, ni même des usines ou des complexes agroindustriels, clés en main, si on ne crée pas les conditions politiques et culturelles pour le développement de producteurs, d’ouvriers industriels et de paysans qui les mettent en valeur.

Le socialisme ne naît pas de la distribution, mais de la production de biens abondants et de qualité pour assurer l’autosuffisance alimentaire et la sécurité alimentaire, mais aussi la créativité nationale dans le domaine de la technique et de la recherche, et pour créer des prolétaires et des citoyens capables d’organiser l’autogestion et de combattre le clientélisme et réduire au maximum la bureaucratie.

L’inflation représente un impôt pour tous les salariés. Cela pèse terriblement en particulier sur les secteurs pauvres, car l’assistentialisme ne suffit pas à compenser ce fléau. Or, lorsqu’il y a une production réduite de biens de consommation, qui se combine avec une augmentation du pouvoir d’achat entraînée par les politiques assistentialistes, l’inflation augmente. En effet, il y existe alors de l’argent liquide, mais pas les marchandises que l’on veut acheter ; et de surcroît s’ajoute à l’inflation la fuite des devises dont on aurait besoin pour payer ce qu’on peut produire dans le pays.

Chavez veut « semer le pétrole », c’est-à-dire susciter avec la richesse pétrolière la production d’aliments et de produits agroindustriels. Mais pour que cette intention louable devienne réalité, il ne suffit pas de verser des subsides aux paysans pour qu’ils ne partent pas en ville : il faut leur donner des terres, du soutien technique, et, surtout, des conditions politiques pour leur permettre de surmonter le sabotage de la bureaucratie durant une première phase pendant laquelle ils devront apprendre, en trébuchant, comment produire en autogestion, et comment répondre à un marché intérieur imprécis et en formation.

Une des tâches fondamentales du Parti Socialiste Uni du Venezuela (PSUV), créé par Chavez, devrait donc justement être de discuter de la politique économique nécessaire pour créer une mentalité productive nationale, non corporatiste et solidaire [le premier congrès du PSUV se tient en cette fin janvier].

En effet, si une politique juste de taux de change freine les importations et qu’il n’y a pas encore de production, une série de produits viendront à manquer, surtout ceux liés au confort urbain, ou leur qualité pourrait, pendant un certain temps, être moindre. (Traduction A l’Encontre)

* Guillermo Almeyra enseigne à l’UNAM (Mexique) et contribue régulièrement au quotidien La Jornada (Mexico)

(25 janvier 2008)