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BRÉSIL

« De Zumbi et Dandara à João Cândido.

20 novembre : jour de la conscience noire ;

Lundi 26 novembre 2007

Au Brésil, le 20 novembre est le « Dia Nacional da Consciência Negra » (Jour de la Conscience Noire). Contrairement à l’image diffusée pour les touristes, le Brésil est très loin d’un pays « multicouleur » dans fortes discriminations et oppressions. Les enquêtes – entre autres celles du Département intersyndical de statistiques et d’études socio-économiques (DIEESE) – sur la différence de salaire entre salariés « noirs » et « non-noirs » montrent des écarts de plus de 50%. A cela s’ajoutent toutes les autres discriminations en termes de logements, de santé – entre autres pour les femmes – et d’espérance de vie, etc.

Manifeste de Conlutas

Le débat sur l’émergence d’un « mouvement de classe et de race » a marqué ce 20 novembre 2007. Dans diverses villes, deux pôles se sont dégagés : d’un côté, les initiatives prises par le gouvernement Lula et le PT, de l’autre, celles prises par la gauche radicale : le PSTU, le PSOL et Conlutas.

Nous publions ici, le Manifeste adopté lors la première Réunion des femmes et hommes noirs de Conlutas - Coordination Nationale de Luttes (réd.)

*********

Nous voulons des réparations pour le peuple noir : fini les Caveirões [1] dans les favelas, à bas le racisme. A bas l’extermination du peuple par la force policière ! Assez de génocide dans les hôpitaux ! Nous voulons de l’emploi et de l’éducation pour le peuple pauvre !

Révolte des Chibatas. Année 1910. Une lutte contre les châtiments corporels et pour l’augmentation des salaires des matelots a lieu. La fin des châtiments corporels, réminiscence de l’esclavage, signifiera pour le mouvement noir la véritable abolition. Cela parce que la majorité des matelots et des soldats était noire. Recrutés à l’âge de 16 ans, pour servir la patrie, ceux-ci étaient « disciplinés » grâce aux chibatadas [coups donnés à l’aide de la chibata : une chicote].

Réhabilitation de João Cândido

João Cândido [2], le dirigeant de ce mouvement, représente un héros national héritier de Zumbi [3]. C’est pour cela que nous sommes aujourd’hui dans les rues pour exiger la réhabilitation de l’amiral noir et de tous les marins qui ont lutté lors de la Révolte des Chibatas.

Aux côtés des mouvements noir, syndical, étudiant et populaire, nous allons déclarer ce 20 novembre Journée Nationale Contre le Racisme, à titre de réparations pour la population noire de trois siècles d’oppression. Depuis la princesse Isabel [4] jusqu’au gouvernement Lula, toutes les politiques menées n’ont servi qu’à intensifier la farce que constitue la démocratie raciale. En effet, la réalité du peuple est tout autre et a pour nom : favela, prison, chômage, santé et éducation de piètre qualité.

Contre les réformes du gouvernement Lula

Nous, hommes et femmes noirs, qui avons commencé à travailler plus tôt, serons attaqués par le projet de Réforme des Retraites du gouvernement Lula qui propose d’élever l’âge de la retraite des femmes à 65 ans et celle des hommes à 67 ans.

La réforme du droit du travail prétend remettre en question des droits tels que certains jours de congé, le 13ème salaire et d’autres droits encore. Le gouvernement Lula est prêt à toucher également à la CLT (Consolidation des lois sur le Travail). Le Supersimples [référence à un système très différencié d’imposition et réglementation des petites et moyennes entreprises] constitue une véritable attaque contre le peuple noir, puisqu’il concerne des entreprises où se concentrent le peu de travailleurs noirs qui se trouvent dans le marché formel du travail. Le Supersimples flexibilise les droits des salariés, laissant à la charge du seul employeur l’octroi des vacances, du 13ème salaire et du congé maternité.

Décriminaliser et légaliser l’avortement

Si l’on veut défendre le droit à la vie, il est d’abord nécessaire d’assurer toutes les conditions permettant aux femmes qui choisissent d’avoir un enfant d’exercer leur maternité : assistance médicale gratuite et de qualité, crèche, école et travail avec un salaire digne.

Les femmes noires sont les plus nombreuses à mourir lors de leur accouchement et lors d’avortements réalisés dans de mauvaises conditions. Selon des données du Ministère de la santé, le Système Unique de Santé (SUS) a réalisé en 2006 deux mille avortements légaux et deux cents vingt mille curetages post-avortement qui sont probablement des conséquences d’interventions réalisées dans de mauvaises conditions.

Aujourd’hui, l’avortement constitue la quatrième cause de mortalité dans notre pays. Pour cela, l’Etat et les institutions religieuses ne peuvent prétendre défendre la vie en étant contre le droit des femmes à décider si elles veulent ou non avoir des enfants. Seules peuvent décider les femmes de tous les âges, de la campagne comme de la ville, toutes celles qui souffrent d’oppression, d’exploitation et de violence à tous les niveaux.

Les travailleurs doivent défendre cette position comme faisant partie intégrante de leurs revendications.

Pour un mouvement noir de lutte, socialiste et indépendant des gouvernements !

Le gouvernement fait du paiement de la dette extérieure sa priorité alors que la population noire meurt de faim. Pour cela, nous devons nous mobiliser contre le capitalisme qui nous opprime et nous exploite, et construire une société égalitaire où tous les travailleurs aient accès à toutes les richesses, à la santé, à l’éducation et au logement.

Conlutas [mouvement qui regroupe des forces sociales et syndicales, au sein duquel les membres du PSTU joue un rôle effectif] et les différentes composantes du mouvement noir peuvent et doivent s’organiser dans la rue en front de lutte contre les gouvernements à tous les niveaux (fédéral, étatique et municipal) et se montrer sans concession face à la criminalisation des mouvements sociaux, l’extermination de la Jeunesse Noire dans les communautés pauvres et à l’absence de politiques publiques contre la violence.

Pour tout cela :

• Nous voulons des réparations tout de suite ! Avec notamment le maintien des quotas dans les universités et la lutte contre l’échec des étudiants faisant partie du quota.

• Nous sommes contre les réformes néolibérales et racistes du PAC [le « fameux » programme du gouvernement Lula pour l’accélération de la croissance] qui fait revenir l’esclavage dans les campagnes et les villes.

• Nous exigeons que le Caiverão [voir note 1] et la Force Nationale [entres autre, la Police militaire] se retirent des Favelas et des communautés pauvres.

• Pour voulons faire de la Journée Nationale de la Conscience Noire du 20 novembre un jour de congé national.

• Nous nous battons pour la décriminalisation et la légalisation de l’avortement.

• Nous exigeons que soit enfin effective la titularisation des terres de Quilombos (art. 68 de la Constitution de 1988) [5].

• Nous luttons pour le Droit au logement, à la terre, à l’éducation, à la santé et au loisir pour le peuple noir.

• Nous sommes contre le PROUNI [Programme Université pour Tous créé en 2005] et le REUNI [Programme de Restructuration et d’Expansion des Universités Fédérales institué en 2007] du gouvernement Lula.

• Nous exigeons le retrait des Troupes de l’ONU et du Brésil d’Haïti.

A bas la criminalisation de la pauvreté et des mouvements sociaux.

Réagis contre la violence raciale et policière. Organise-toi au sein de Conlutas !

(Traduction A l’Encontre)

[1] Le caveirão est un engin de guerre, contre l’utilisation duquel Amnesty International a d’ailleurs lancé récemment une campagne, utilisé par la police dans les favelas de Rio pour des opérations de maintien de l’ordre. C’est un véhicule d’assaut de type militaire blindé lourdement. La police militaire l’utilise dans les quartiers des favelas, en tirant au hasard après avoir « invité » par haut-parleur la population à rentrer chez elle.

[2] João Cândido : (1880-1969) : militaire brésilien, leader de la Révolte de Chibata en 1910. Au commandement du Navire « Minas Gerais », ce fils d’ex-esclaves a pris l’initiative, le 22 novembre 1910, de la Révolte de Chibata, afin de réclamer l’abolition des châtiments corporels dans la Marine de Guerre du Brésil. La révolte, qui a duré cinq jours, a débouché sur l’engagement par le gouvernement d’en finir avec les châtiments corporels, mais Cândido sera tout de même expulsé de la Marine, puis emprisonné, et même interné dans un Hôpital d’Aliénés d’où il sortira en 1912, libéré de toute charge.

[3] Zumbi : figure emblématique de la résistance noire. Né en 1655, il a été l’un des chefs de guerre les plus importants du royaume autonome « Quilombo dos Palmares », fondé au XVIIe siècle par des esclaves insurgés pour offrir un refuge aux esclaves en fuite. Il est mort en 1695. Au Brésil, au temps de l’esclavage, le quilombo désigne les villages et communautés formés par les esclaves en fuite. Le « Quilombo dos Palmares » se situait dans l’actuel Etat d’Alagoas, dans le Nordeste du Brésil. Pour plus d’informations voir notre site. Dandara est la femme de Zumbi qui a lutté à ses côtés.

[4] Isabel de Bragance dite « La Rédemptrice » (1846-1921) : Princesse impériale et fille du dernier empereur du Brésil Pedro II, sous le règne duquel l’abolition de l’esclavage a été décrétée en 1888.

[5] En 1988, l’année où le Brésil fêtait son premier centenaire de l’abolition de l’esclavage, il a inscrit dans la constitution le droit pour les descendants des esclaves fugitifs vivant encore dans les « communautés » fondées par leurs ancêtres (Quilombos) d’accéder à la pleine propriété de leurs terres. Ce texte apparaît vingt ans plus tard comme étant surtout une concession symbolique faite à la cause afro-brésilienne…

(25 novembre 2007)