|  

Facebook
Twitter
Syndiquer tout le site

Accueil > français > Archives du site > Mondialisation et résistances > Les gens ont faim ...

NIGER

Les gens ont faim ...

LES GRENIERS AU TOIT DE CHAUME SONT VIDES.

Samedi 24 novembre 2007, par Mehr Licht

Si j’ose parler du Niger et de l’horrible famine qui y sévit présentement, c’est avant tout parce que je connais bien ce pays où sa population est si accueillante. Pauvres gens... je les ai tellement aimés. Je suis inquiet pour plusieurs amis qui me restent là-bas. Je suis arrivé à Niamey en septembre 1974 et j’en suis parti en juin 1977. Trois années qui m’ont parues si courtes. Oui ! Déjà 28 ans. En 74, il y avait encore les marques de la grande sècheresse qui pendant trois ans avait déjà ravagé les pays du Sahel, en particulier le Mali. Il y avait d’ailleurs à environ deux cent kilomètres au nord de Niamey, plus exactement près de Filingué, un camp de réfugiés Maliens, où avec le camion du collège Issa-Béri où j’enseignais, j’allais distribuer des sacs de farine et de lait en poudre qui nous arrivaient par avion cargo directement du Canada.

Je me souviens d’une anecdote pas si anecdotique que ça d’ailleurs, puisqu’elle m’avait marqué si fort que ma conscience de « petit blanc » en fut bouleversée. Permettez-moi de vous conter ce qui m’est arrivé. Je distribuais donc avec l’aide de quelques nigériens qui m’avaient accompagné mes sacs de 50 kilos, et bien évidemment, la foule de pauvres gens s’agglutinait autour du camion. Il fallut que je fasse le tour du camp pour m’assurer que les familles avec enfants fussent servies les premières. Un père me fit entrer sous la tente qui lui servait d’abri et me montra le bébé que la mère ventilait à l’aide d’un vulgaire chasse-mouches. Cet enfant vu son état, souffrait d’une carence nutritionnelle avancée. Je donnai donc un sac de farine et un de lait en poudre au père. Il me remercia avec moult salamalecs et je réussi à lui faire comprendre qu’il fallait qu’il se dépêche de nourrir son enfant s’il voulait le sauver. Il me répondit dans un mauvais français, que j’avais raison. L’histoire pourrait se terminer ainsi, puisque déjà la vision cauchemardesque de ce camp de la mort était suffisante pour recevoir un sérieux coup au cœur. Et bien non ! Deux semaines plus tard, je retournai dans ce camp pour une seconde livraison et je m’enquis aussi sec près du père de la santé de son petit enfant. Horreur ! Le père avait vendu les deux sacs pour se procurer un énorme poste de radio, communément appelé « Ghetto Blaster » par certains Noirs Américains. Où avait-il prit cet engin ? Allez savoir ? D’autant qu’il ne fonctionnait pas très bien. Le bébé était mort de faim et le père me dit que « c’est la fatalité ! La femme va en faire d’autres ». Autrement dit, je n’avais pas à m’inquiéter, tout était normal, "Salâm Alaïk". J’avais envie de frapper cet homme tellement j’étais furax. Je quittais plutôt les lieux complètement hébété.

Quand j’ai quitté le Niger deux ans plus tard, j’avais appris bien des choses sur ces peuples du sahel mais une en particulier. Ces gens sont tellement habitués à vivre avec uniquement l’essentiel et toujours aux prises avec d’éventuelles catastrophes climatiques, qu’ils sont d’un fatalisme primant sur toutes autres solutions. De plus ces peuples sont pour la plupart de religion musulmane et nous savons que pour eux, tous les événements sont fixés à l’avance par le destin. Aussi maintenant je ne vois plus de la même façon le geste de ce père Malien. Le destin, pour cet homme, avait statué.

De nouveau une terrible sècheresse frappe au Niger et je revois les yeux exorbités du petit bébé, la soumission apathique de sa mère et ce père au radio. « Nous mangeons tout ce que l’estomac peut contenir, tout ce qui peut calmer la faim » nous disent présentement certains Nigériens, car la sècheresse amène une grave pénurie alimentaire. Le Niger, un des pays les plus pauvres du monde, n’avait vraiment pas besoin de cela.

À Dan Mallam, entre Tessaoua et Maradi à 650 kilomètres à l’est de la capitale Niamey, les greniers au toit de chaume où l’on stocke habituellement les récoltes sont vides. Une pâte épaisse, obtenue en faisant bouillir des feuilles d’acacia, constitue le seul plat du jour, mangé le soir dans l’espoir qu’il aidera les enfants à tromper leur faim et à s’endormir. Si l’aide commence enfin à arriver au Niger, elle n’a pas encore atteint des villages reculés comme Dan Mallam, où la population n’a pas d’autre choix que d’attendre les secours, et la prochaine récolte. « Nous en sommes réduits à manger les feuilles que nous donnons à nos vaches » Ce régime alimentaire à base de feuilles, qu’elles soient d’acacia ou d’autres espèces, est très loin de combler les besoins des enfants, qui portent les stigmates de la malnutrition, avec leur corps squelettique, et leur ventre gonflé. Les enfants du village ne vont plus à l’école car ils sont trop faibles pour se concentrer sur les cours. La plupart des villageois ont déjà vendu leurs vaches et leurs chèvres. Ils n’ont pas les moyens d’acheter du lait, de la farine et a fortiori de la viande, trop chers, ni même de faire le voyage de 50 kilomètres jusqu’à Maradi, où une organisation internationale a installé un centre d’aide alimentaire et une clinique. 3,6 millions d’habitants dans ce pays qui en compte 11,3 millions sont touchés par cette famine.

Les dernières nouvelles nous disent que, les Nations Unies ont lancé leur premier appel en faveur du Niger en novembre et n’ont obtenu pratiquement pas de réponse. Une autre sollicitation en mars destinée à récolter 16 millions de dollars américains n’a permis de collecter qu’un million de dollars US. Le dernier appel en date à la générosité internationale, le 25 mai, n’a permis d’obtenir que 10 millions de dollars US sur les 30 millions demandés. Les dons ont toutefois augmenté de manière spectaculaire depuis une semaine, en raison d’une plus grande médiatisation de la crise et des images diffusées à la télévision montrant les enfants souffrant de la famine, a souligné vendredi Jan Egeland, coordinateur de l’ONU pour les secours d’urgence. Parmi les organisations humanitaires travaillant au Niger figure l’Agence pour les musulmans en Afrique, groupe financé par le Koweït qui offre de l’aide d’urgence à quelque 300 enfants et à leur mère rien qu’à Maradi.

Nous espérons de tout cœur, que dans les heures qui suivront, d’autres organismes apporteront l’aide nécessaire pour endiguer cette maudite famine. Et que ceux qui envoient des armées en Irak à coup de 80 milliards par an, fassent une saignée dans leur budget de guerre et s’en servent pour nourrir ces pauvres gens. Merde ! Que l’on se sent donc impuissant devant semblable calamité.

Mehr Licht