|  

Facebook
Twitter
Syndiquer tout le site

Accueil > français > Archives du site > L’arc des crises > Le déploiement des casques Bleus n’est pas une solution magique

SOUDAN

Le déploiement des casques Bleus n’est pas une solution magique

Dimanche 28 octobre 2007, par Mahmood Mamdani

Mahmood Mamdani souligne les dangers du nouveau rôle de l’ONU au Darfur. Il est crucial, pour lui, de mettre un équilibre entre la dimension militaire et la dimension politique. Or, l’ONU a tendance à privilégier la dimension militaire.

Des changements significatifs sont en train de se produire sur terrain au Darfur. Les forces de maintien de la paix de l’Union Africaine (UA) sont en cours de remplacement par une force hybride UA-ONU sous le contrôle général de l’ONU. On suppose que le changement apportera des améliorations, mais Il y a lieu d’en douter. Il est crucial qu’il y ait un équilibre entre les dimensions militaire et politique du maintien de la paix.

Une fois qu’elle avait surmonté ses problèmes propres à toute structure naissante – et avant qu’elle ne tombe dans de graves crises de financements – l’UA avait réussi à maintenir cet équilibre : elle privilégiait la politique, tandis que l’ONU avait tendance à mettre l’accent sur la dimension militaire ; Raison pour laquelle la force hybride contrôlée par l’ONU risque de devenir une force d’occupation.

L’implication de l’UA au Darfur a commencé après le début de l’insurrection, quand, en avril 2004, elle a servi d’entremetteuse pour l’Accord de cessez-le-feu humanitaire de N’djamena entre le gouvernement soudanais et les mouvements rebelles. Le résultat fut la mise sur pied de la Mission de l’Union africaine au Soudan (MUAS), qui a commencé avec un groupe de 60 observateurs en juin 2004, et s’est élargie à 3.605 à la fin de l’année : 450 observateurs, 2.341 soldats et 814 policiers.

Les hommes de troupe sont venus de six pays – le Nigeria, le Rwanda, l’Afrique du Sud, le Sénégal, la Gambie et le Kenya – et la police du Ghana. Il y avait également des observateurs militaires en provenance de l’Egypte et de la Libye, entre autres. Une Mission d’évaluation conjointe, dirigée par l’UA, avec des participants de l’ONU, de l’UA et du Canada, a suivi en mars 2005. Elle lança un appel à l’augmentation des effectifs des soldats et de la police pour atteindre un total d’environ huit mille hommes, et à ce que des civils soient inclus en tant qu’agents humanitaires.

L’un des membres de l’équipe d’évaluation était le Général-Major Henry Anyidoho du Ghana, qui était commandant adjoint des forces de l’ONU au Rwanda lors du génocide. Je l’ai rencontré à Khartoum en mai cette année, et lui ai demandé ce qu’il pensait de la MUAS. « Je suis arrivé au Darfur en janvier 2005, indiqua-t-il. J’ai trouvé qu’ils étaient en train de faire un travail incroyablement bon. Premièrement, les mouvements rebelles étaient toujours intacts, donc Il était facile de traiter avec le gouvernement et les deux mouvements rebelles. Deuxièmement, les Janjawiid étaient assez bien maîtrisés. Troisièmement, l’accord de cessez-le-feu était respecté. »

Cette vue positive était partagée par Refugees International, qui a indiqué dans son rapport de novembre 2005 qu’au début de l’année la MUAS était parvenue à assurer la sécurité et la dissuasion. Les personnes déplacées s’entassaient tout près des bases de la MUAS, le Programme alimentaire mondial a commencé à garer ses véhicules sur les sites de la MUAS, celle-ci escortait les convois d’aide humanitaire et aidait les victimes d’attaques à se rendre aux hôpitaux.

La présence permanente de la police civile dans certains camps de PDI [personnes déplacées à l’intérieur] a donné un plus grand sens de sécurité à une population qui n’a pas confiance en la police soudanaise. Les forces de la MUAS ont aidé à la restauration de l’ordre et à assurer la sécurité pendant le processus très difficile de ré-enregistrement des PDI.[1]

Au moment où le rapport de Refugees International est apparu, il fut cependant clair que les mouvements rebelles commençaient à se diviser. La MUAS avait réussi – et ceci constituait une réalisation politique majeure – à négocier une Déclaration de principes et était parvenue à la faire signer par toutes les factions d’insurgés et par le gouvernement du Soudan le 5 juillet 2005 à Abuja. Cette déclaration reste la seule base politique pour la paix au Darfur.

Mais trois plus tard, lorsque le Mouvement de libération du Soudan (SLM en sigle anglaise) a tenu sa conférence au Darfur, Abdel Wahid, son dirigeant, anticipa qu’il y aurait des problèmes et n’y participa pas. Ses suspicions se sont avérées lorsque Minni Minawi, le commandant des forces du mouvement se trouvant sur terrain, a été élu pour le remplacer.

L’UA décida d’inviter les deux hommes aux pourparlers de paix à Abuja, où Minawi signa l’Accord de Paix du Darfur en mai 2006. Mais le Mouvement pour la Justice et l’Egalité (JEM en sigle anglaise), l’autre mouvement rebelle original, refusa de signer, comme l’avaient fait 19 représentants du SLM, qui sont passés dans le camp adverse pour suivre Abdel Wahid.[2]

Le soi-disant Groupe des 19 exerça beaucoup d’influence parmi les combattants, qui bientôt commencèrent à à se désagréger en regroupements tribaux. Ce qui était difficile pour l’UA était maintenant de savoir comment rassembler tous ces groupes, mais elle resta engagée pour une solution politique, sachant que seul un cessez-le-feu renégocié offrirait la protection des civils au Darfur.

Une autre évolution malheureuse fut que le soutien à la MUAS, de la part des pays bailleurs de fonds occidentaux, commença à s’affaiblir alors que les choses devenaient dures. L’Accord de cessez-le-feu de N’djamena avait impliqué une collaboration formelle entre l’UA, l’ONU et les premières puissances occidentales. Selon Anyidoho, ‘le Canada devait fournir l’avion et l’entretien, le Royaume Uni les véhicules, les USA s’occuper des camps, et l’UE les soldats et la police.’ Les bailleurs avides d’avancer des promesses d’argent au début de 2005 n’étaient pas enthousiastes à le libérer une fois que la mission était en difficulté.

Les Etats Unis avaient promis 50 millions de dollars en soutien à la MUAS à la conférence des bailleurs de fonds en mai 2005, mais Ils n’ont pas délivré cette somme. En novembre de l’année suivante, le Congrès avait déplacé les fonds de la Loi portant sur les Affectations de fonds pour les Opérations étrangères de 2006. Autour de cette même période, l’UE annonça que les paiements de salaires ne seraient effectués que trimestriellement et exigèrent la responsabilité comptable appropriée avant de libérer les fonds pour le trimestre suivant. Quand les papiers ne lui parvinrent pas, l’UE suspendit la fourniture de fonds.

‘Ce sont les bailleurs de fonds qui décident,’ m’a dit Anyidoho. ‘Quand la fatigue des bailleurs est intervenue, le monde a commencé à lancer des appels aux forces de l’ONU. La force de l’UA n’a pas été payée depuis janvier 2007. Elle fait de temps en temps face à une pénurie de carburant pour ses avions. Les bailleurs ont fourni à l’UA des hélicoptères commerciaux et non militaires, donc les pilotes doivent décider s’ils doivent ou non se rendre dans une région.’

En juillet de cette année, quand j’ai effectué ma deuxième visite au Soudan, la force de l’UA n’avait toujous pas été payée. La MUAS a fait face à une série de problèmes de ce genre. Comme en 2005, lorsque Refugees International avait envoyé une mission pour aider la MUAS au nord du Darfur, elle a constaté que ‘tous les interprètes locaux de la MUAS étaient en grève parce que leurs salaires avaient été réduits de moitié à la suite d’une restructuration de salaires… pour tout le personnel de la MUAS.’

L’UA avait supposé que le cessez-le-feu serait respecté par toutes les parties, et envisageait que sa mission ne serait nécessaire que pour une courte période. Quand les rebelles ont commencé à se diviser, et que l’accord politique sous-tendant le cessez-le-feu a basculé, les combats ont repris et les défaillances du mandat de la MUAS sont devenues apparentes. Il y avait des réclamations pour son élargissement, afin que les agents de maintien de la paix armés puissent protéger non seulement les observateurs non-armés, qui ’etaient supposés surveiller le cessez-le-feu, mais aussi les victimes civils du conflit.

L’UA elle-même était rapidement devenue une cible aussi bien des belligérents que de tout autre élément impliquée dans le conflit – y compris les médias, les ONG internationales et les PDI qu’ils sont venus "sauver". A travers la deuxième partie de 2005, il y a eu des tentatives de meurtres ou de kidnappings de soldats de l’UA de tous les côtés. Selon Refugees International, les attaques Janjawiid contre les villages au nord du Darfur, qui ont fait dix morts et causé le déplacement d’à peu près dix mille personnes de plus, ont aussi blessé trois membres d’une patrouille de la MUAS ; un groupe d’une faction rebelle a kidnappé environ quarante hommes de troupes de la MUAS à l’ouest du Darfur ; quatre hommes de troupes nigerians de la MUAS et deux de ses contractants civils furent tués lorsqu’ils sont intervenus dans une attaque, par la SLA selon les rapports, contre un autre contractant ; le jour suivant, un groupe qui s’est séparé de JEM a kidnappé toute une patrouille de la MUAS composée de 18 membres, y compris son instructeur américain, à Nana, tout près de Tine à l’ouest du Darfur.

Il y avait d’autres problèmes. En septembre 2005, deux soldats de la MUAS sont morts de maladies liées au SIDA, ce qui a suscité des inquiétudes au sein de la population. En mars 2006, la Chaîne 4 a donné un reportage comme quoi les femmes et les filles jusqu’à l’âge de 11 ans du camp des PDI de Gereida au sud du Darfur alléguaient que des soldats de l’UA leur avaient offert de l’argent en échange de rapports sexuels. L’UA a mis sur pied un comité chargé d’enquêter sur les allégations de ‘mauvais comportements sexuels y compris le viol et les abus contre les enfants’ commis par ses forces.

La MUAS a fait preuve d’inertie face à de tels problèmes. Elle n’a presque pas d’appréciation du rôle critique dans le modellage de l’opinion publique au sein des démocraties occidentales modernes et elle ne dispose pas de chargé des relations publiques ni de département des Affaires juridiques. Au lieu de faire sortir sa version des événements de manière convaincante, elle communique toujours sous forme de brefs communiqués de presse. Refugees International a fait un rapport incrédule selon lequel lorsqu’ils ont demandé ‘une brochure qui décrit leur mission, les officiers ont soumis à une copie imprimée en anglais et en arabe de la Déclaration de Principes… avec des photos des signataires’.

La communauté des ONG internationales, puissante, généralement bien intentionée, qui se trouve au Darfur, a ajouté sa voix à celles qui voient la présence de l’ONU, et des puissances occidentales en particulier, comme la seule solution viable à la crise. Refugees International veut que l’ONU prenne la responsabilité des agents africains de maintien de la paix, sous l’argument que la mission de “déploiement de casques bleus” … a réussi dans le passé dans des lieux tels que le Burundi et le Liberia, où l’UA ou la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest, après avoir fourni la stabilité initiale, a remis une mission à l’ONU.

Ils avancent, par-dessus tout, que l’ONU dispose de ressources pour entretenir plus de troupes sur le terrain, et leur fournir des armements plus puissants. RI a même lancé un appel au Conseil de sécurité de l’ONU en vue de créer une zone de non survol au-dessus du Darfur et à l’OTAN et aux autres forces d’aider la MUAS à sa mise en application. Il y a des préoccupations, naturellement, autour du fait que de telles mesures augmenteraient l’aspect militaire de l’"intervention humanitaire", mais on a à peine discuté sur leurs conséquences politiques potentielles.

C’est cette tension entre les aspects militaire et politique de l’intervention qui explique les contradictions dans la Résolution 1769 du 31 juillet du Conseil de Sécurité au sujet de la Mission des Nations Unies-Union Africaine au Darfur (UNAMID).

La Résolution 1769 commence par affirmer que cette ‘opération hybride devrait avoir un caractère à prédominance africaine et que les troupes devraient, dans la mesure du possible, être tirées des pays africains’. Elle lance un appel au Secrétaire général ‘d’entamer immédiatement le déploiement des structures de commandement et de contrôle et des systèmes nécessaires pour assurer un transfer doux des pouvoirs de la MUAS à l’UNAMID’, et qui ne laisse aucun doute à propos de la signification du terme ‘immédiatement’ : ‘le plus tôt possible et pas plus tard que le 31 décembre 2007’.

Au même moment, la résolution ‘souligne qu’il ne peut pas y avoir de solution militaire au conflit du Darfur’ et souligne l’importance de l’Accord de paix du Darfur comme la base d’une ‘solution politique viable et d’une sécurité durable au Darfur’. Elle déplore le fait que ‘l’Accord n’a pas été totalement mis en œuvre par les signataires et n’a pas été signé par toutes les parties au conflit,’ et lance un appel à un cessez-le-feu imméiat, y compris une cessation des bombardements aériens par le gouvernement.

C’est ici que se trouve la contradiction au cœur de la Résolution 1769 : elle vise à renforcer un cessez-le-feu qui n’existe pas. Elle fixe un délai ferme pour le transfert des pouvoirs à l’UNAMID, mais ne suggère aucune date limite pour, soit un cessez-le-feu, soit un accord politique qui doit être atteint par les parties belligérentes.

Une force extérieure peut surveiller un cessez-le-feu convenu par les belligérents, seulement si un tel accord existe. La chute d’un cessez-le-feu est la preuve qu’il n’y a aucun accord. C’etait, après tout, la rupture du cessez-le-feu de N’djamena qui a inversé le sort de la MUAS.

‘L’UA est devenue une partie du conflit,’ a dit à Reuters Mohamed Saley, le leader du groupe qui s’est détaché de JEM et qui, allègue-t-on, aurait kidnappé une patrouille de la MUAS en octobre 2005. A ce moment-là. ‘Nous voulons que l’UA s’en aille et nous les avons mis en garde d’essayer de se rendre dans nos zones.’

Essayer de maintenir la paix en l’absence d’un accord de paix faisait de l’UA une ‘partie du conflit’. Il n’y a pas de raison de croire que le sort de l’ONU sera, en aucune manière, différent. Renforcer le mandat en l’absence d’un accord politique est plus susceptible d’approfondir que de résoudre le dilemme. La mise en application du cessez-le-feu va signifier assumer le rôle de force qui envahit – et non qui maintient la paix.

Le Darfur, qui est un peu plus petit que la France – et plus vaste que l’Irak – va certainement exiger une force de plus de 26.000 hommes actuellement programmée par l’ONU.

Abdu Katuntu était président du Comité choisi du Parlement de l’Union africaine sur le Darfur entre 2004 et 2006, période au cours de laquelle il a effectué six longues visites au Darfur, y compris des séjours aux camps des PDI. Je l’ai rencontré à Kampala il y a quelques semaines et je lui ai demandé pourquoi l’ONU ne pouvait pas avoir donné à la MUAS davantage de ressources et rendu son mandat plus musclé, au lieu d’en faire des casques Bleus. ‘Ça leur aurait enlevé la raison d’être,’ m’a-t-il répondu, ‘parce que la communauté internationale aurait dit que les Africains ont pu résoudre leur propre problème.’

J’ai également parlé au personnel de l’ONU dont les membres ne se retrouvent pas face au fait que l’organisation ne se borne que sur un seul groupe des belligérents. ‘Il y a quelque chose qui ne va pas avec la Mission de l’ONU,’ indiqua un agent de sécurité afghan du Département "Sécurité et Sûreté" de l’ONU. ‘Tout le monde sait que pour l’ONU le problème n’est que le gouvernement et les Janjawiid. Ils sont ici pour les désarmer et non les forces rebelles. Comment pouvez-vous alors obtenir une solution politique entre eux ?’

La vision politique de l’UA est insérée dans une disposition de l’Accord de Paix du Darfur qui lance un appel à un Dialogue et une Consultation Darfur-Darfur (DCDD). L’UA fait la distinction entre les processus de dialogue et de consultation : même si le dialogue formel peut commencer uniquement après qu’un accord de paix inclusif soit en place, l’UA est engagée pour une consultation informelle ayant pour intention de préparer le terrain pour un tel accord.

Les consultations ont commencé en juillet de l’année dernière. Les premières réunions se sont tenues dans des cités dans chacun des trois Etats du Darfur : Nyala au sud, Zalingei à l’ouest et El Fasher au nord. Elles ont regroupé les activistes et leaders de la base qui représentent beaucoup de groupes différents : le régime de l’Administration Natale dans les zones rurales qui était déplacé (vers les villes et les cités) par l’insurrection de 2003, les organisations bénévoles locales, les partis politiques (aussi bien le gouvernement que l’opposition), les intellectuels et les gens du monde académique (chacun des trois Etats dispose d’une université), et plus de deux millions de personnes déplacées vivant dans les camps au Darfur.

Les premiers rounds de la discussion à Nyala et Zalingei avaient produit un consensus sur une question : le DCDD ne devrait pas être une affaire qui va du sommet à la base mais plutôt celle qui inclut toutes les tendances politiques et affiliations tribales (même celles impliquées dans l’approvisionnement en recrues pour les Janjawiid). Il faudrait qu’il soit indépendant de tout parti politique ou groupe (y compris le gouvernement).

Mais les consultations ont produit un double choc pour l’Union africaine. Une vaste majorité à la rencontre d’El Fasher, en juillet de cette année, a lancé un appel à une intervention par des forces qui seraient non seulement ‘extérieures’ mais aussi non-africaines. La plupart des participants ont identifié l’UA comme le fonds de leurs problèmes et l’ONU comme la source la plus susceptible de fournir une solution efficace. ‘

L’UA est comme la Ligue arabe,’ a expliqué le représentant venu d’El Fasher Call, une organisation bénévole. ‘Elle répond aux gouvernements, non pas à la pression populaire. Tous les gouvernements africains sont des dictatures, raison pour laquelle les gens ont des soupçons envers l’UA. L’ONU représente également des gouvernements, mais la plupart des Etats ausein de l’ONU sont démocratiques.’ ‘Nous voulons que l’ONU vienne,’ ajouta le sultan d’El Fasher. ‘Elle a de la pitié.’

La naiveté de ces suppositions était caractéristique des discussions à El Fasher. Juste comme ils ont identifié l’ONU avec les démocraties occidentales, et parlaient comme si des démocraties ne peuvent pas être des empires, tout intervenant qui lançait un appel à l’intervention de l’ONU semblait supposer que les forces onusiennes – contrairement à celles de la MUAS – seraient composées de blancs. Ils ne semblaient pas comprendre que ce qui va changer dans la transition de la MUAS à l’UNAMID est le commandement beaucoup plus que les troupes sur terrain.

La discussion sur l’intervention onusienne se termina en cul-de-sac. D’une part, l’appel à l’Intervention extérieure était soutenu par un sentiment fort comme quoi toutes les possibilités internes (nationales et africaines) avaient été épuisées. D’autre part, ceux qui étaient les plus acharnés en lancements d’appels à une intervention extérieure semblaient voir l’ONU comme une agence bénigne sans aucun programme politique propre – même s’il est clair qu’une intervention onusienne serait guidée par les grandes puissances du Conseil de Sécurité.

Beaucoup de supporters de l’intervention extérieure la voyaient comme une extension d’une pratique locale, ‘ajawiid’, par laquelle un tiers intervient dans un conflit qui ne peut pas être résolu. Mais la leçon des ‘ajawiid’ est que l’intervention ne peut être crédible et efficace que si les intérêts du tiers sont compatibles avec ceux des belligérants. A El Fasher personne n’a mis en cause la politique d’une intervention dirigée par les grandes puissances.

Les organisations locales bénévoles critiquaient la dépendance croissante des PDI des ONG internationales. Le représentant d’El Fasher Call a transmis un message avec un peu d’amertume : ‘les PDI sont en train d’essayer de se faire aimer par des ONG internationales mais elles ne veulent pas traiter avec les ONG nationales.’ ‘Les PDI ne croient plus en rien de soudanais’, ajouta un représentant d’une organisation caritative de Fur.

Un participant venu d’une ONG de construction fit remarquer que la guerre avait amené les gens à adopter une ‘mentalité de consommateur’. Le manque d’attrait pour les ONG internationales était partagé par toutes les organisations locales bénévoles, quelles que soient leurs affiliations ethniques ou tendances politiques. ‘Les ONG nationales manquent de capacité de fournir les services nécessaires,’ a expliqué un représentant de l’Organisation pour le développement du Soudan. ‘Elles ne font aucun effort pour reconnaître que nous connaissons mieux le terrain et aussi ce que réclament les gens. Il n’est pas surprenant que la plupart des ONG nationales aient été rejetées par les PDI. Si les ONG internationales nous donnaient la chance, les gens pourraient nous apprécier davantage.’

Un participant, cependant, a rappelé à ses collègues que, sans les ONG internationale, ‘vous n’auriez trouvé aucune PDI en vie au Darfur.’ Suivant sa perception, le problème avait deux facettes. Premièrement, les ONG internationales ont une perspective à court terme : elles pourraient partir après le rétablissement de la paix et les ONG nationales devraient être prêtes à combler le vide. Deuxièmement, chaque ONG a son propre programme qui limite sa perspective : ‘Chaque organisation a son propre programme pour chaque lieu. Il devrait y avoir un dialogue parmi les organisations afin de coordonner un programme.’

Résumant les discussions à El Fasher, le médiateur de l’UA, Salim Ahmed Salim, a exprimé une idée cruciale comme quoi pour que l’intervention extérieure aille bien, elle aurait à renforcer un processus interne et pas en être le substitut. Ce qui compte, a-t-il soutenu, est ‘non pas la taille d’une force mais ce qu’elle est venue défendre’, puisque ‘sans un accord en matière de paix, même une force de cinquante mille homme ne pourrait changer la situation radicalement.’ Il voulait mettre en garde les Darfuriens que le fait de placer tous leurs espoirs dans la force hybride serait l’équivalent d’abdiquer devant leur propre responsabilité. Mais il représentait un point de vue minoritaire.

Salim reflétait un accord encore plus élargi lorsqu’il a fait noter : ‘Même si ceux qui ont pris des armes ont une cause, il est important de consulter ceux qui n’ont pas pris des armes, la population civile.’ L’objectif des consultations devrait être de ‘leur montrer une alternative à la lutte armée : le dialogue, la persuasion, l’organisation’. Les négociations antérieures, a-t-il soutenu, auraient dû impliquer davantage de civils. Mais si la société civile doit être plus que juste un simple annexe au deuxième round des négociations impliquant les groupes armés, les pourparlers de DCDD devront être le début d’un processus de loin plus ambitieux.

Aucune force interne ne semble capable d’assurer une direction efficace. Même la SPLA, qui a le contrôle politique du Sud du Soudan et qui a reçu la garantie, sous les termes de l’Accord Inclusif de paix séparé de janvier 2005, une représentation de 10 pour cent dans chaque Parlement dans les Etats du nord, n’a pas les ressources humaines nécessaires pour assurer une direction efficace.

Comme l’ONU, les ONG internationales semblent n’avoir pas de patience face au processus politique interne. Pour eux, les gens du Darfur ne sont pas des citoyens dans un processus politique souverain plus que des pupilles d’une opération de secours internationale dont on ne voit pas d’issue proche. Ils sont là pour ‘sauver’ le Darfur, non pas pour l’"autonomiser".

C’est pour cette raison qu’un bon nombre de grandes ONG et certains des membres du personnel américain et britannique des bureaux de l’ONU à Khartoum sont sceptiques à propos du DCDD. Ils s’inquiètent du fait que regrouper des figures politiques et des représentants de la société civile pour une discussion ouverte risque d’exprimer un sentiment comme quoi la situation normale est retournée au Darfur, au moment où il faudrait plutôt souligner la profondeur de la crise.

L’effort ‘humanitaire’ est lui-même basé sur la conviction qu’aussi bien la crise que sa résolution sont militaires, et non politiques ; par conséquent, il y a peu d’appétit pour un processus politique interne conçu pour renforcer la citoyenneté démocratique.

‘Quelle est la solution ?’, ai-je demandé au Général Anyidoho, qui a été affecté dernièrement comme Vice-représentant spécial conjoint pour la force hybride. ‘Elle comprend trois éléments,’ m’a-t-il répondu, style militaire. ‘Premièrement, un cessez-le-feu total.’ (Ceci exigerait un accord politique entre toutes les forces qui se battent.) ‘Deuxièmement, des pourparlers qui impliquent diverses couches de la population du Darfur. Ils doivent se mettre d’accord. Et troisièmement, le gouvernement a un grand rôle à jouer. Il ne s’agit pas ici d’un Etat qui est tombé ; il y a un gouvernement en place.’

Qu’en est-il des Janjawiid ? ‘Ce sont des forces de nomades sur des chevaux ; ils ont toujours été là. Ils sont répandus à travers l’Afrique sahélienne : le Niger, le Soudan, le Tchad, la R’epublique Centrafricaine. Le problème est que l’AK-47 a remplacé l’arc et la flèche. Les Janjawiid devraient être désarmés avant que les rebelles ne remettent leurs armes.’

Qu’en est-Il des camps ? ‘Les camps deviennent militarisés. Les femmes vont à la collecte du bois de chauffe et elles sont violées. Le viol est devenu une arme de guerre. Il vise à détruire le tissu moral d’un peuple : dans une société musulmane, le viol est une grande tache. La police de l’UA avait l’habitude de faire des patrouilles de bois de chauffe et elles étaient efficaces. Mais s’il y a de la sécurité dans les jours qui viennent, les hommes rejoindront leurs femmes au moment d’aller faire la collecte de bois de chauffe. L’objectif devrait être de fermer les camps des PDI.’

Qu’en est-il de la menace américaine de ‘prendre des mesures’ – sanctions d’interdiction de vols ? ‘Ce n’est pas une option à adopter. Tout le temps les Américains donnent des dates limites. La menace de sanctions ne suffit pas non plus. Ils ont vécu si longtemps sous ce régime que ça leur semble normal. Ils sont également habitués à vivre en isolement. Maintenant, Ils ont du pétrole et un ami au Conseil de Sécurité… Nous ne pouvons pas résoudre ces problèmes par la voie des armes. Nous devons nous asseoir et échanger, raison pour laquelle Il est important de voir comment la crise de la Côte d’Ivoire a été résolue après quatre ans de combats. Les gens de l’extérieur ne peuvent jamais résoudre les problèmes pour nous. C’est une misère éloignée pour eux. Nous devons le faire nous-mêmes.’

Notes

1. No Power to Protect : The African Union Mission in Sudan (en français, Pas de Pouvoir de Protéger : La mission de l’Union Africaine au Soudan, par Sally Chin et Jonathan Morgenstein (Refugees International, novembre 2005).

2. Alex de Waal a écrit à ce sujet dans le LRB du 30 novembre 2006.
* Le présent article fut publié pour la première fois dans la Revue des Livres de Londres vol. 29, no. 17, 6 septembre 2007 et il est reproduit ici avec la permission de l’auteur.

* Mahmood Mamdani est Professeur du Gouvernement Herbert Lehman aux Départements d’Anthropologie et de Science Politique à Columbia University aux Etats-Unis. Il est également Directeur de l’Institut d’Etudes Africaines de Columbia.[ Il est aussi l’actuel président du Conseil pour le développement de la recherche sociale en Afrique (CODESRIA en sigle anglais) à Dakar, Sénégal

* Veuillez envoyer vos commentaires à editor@pambazuka.org ou commentez en ligne sur www.pambazuka.org


Voir en ligne : www.pambazuka.org