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BRÉSIL

Les paysans face au modèle néolibéral

Mercredi 27 juin 2007, par João Pedro Stedile

Depuis la victoire électorale de Fernando Collor à la présidence de la République (1990-1992), suivie des deux mandats de Fernando Henrique Cardoso (FHC) (1995-1998 et 1999-2002), ont été mises en œuvre au Brésil des mesures de politique économique qui représentent l’alliance subordonnée des classes dominantes brésiliennes avec le capital international, dans sa phase financière. Malheureusement aujourd’hui, sous le gouvernement Lula, ces secteurs ont gardé leur hégémonie et la politique économique continue de servir leurs intérêts.

Nous en connaissons tous le résultat : dénationalisation et augmentation de la dépendance de l’économie brésilienne, nos entreprises les meilleures et les plus lucratives ont été livrées aux transnationales, profits fabuleux des banques, taux d’intérêt les plus élevés au monde, réduction du rôle de l’Etat dans l’économie, application de politiques qui favorisent le transfert de revenus vers le système financier au travers de l’Etat.

Aujourd’hui, le modèle s’applique à l’agriculture. Ce modèle néolibéral s’est emparé du secteur agricole, avec plus de ferveur encore sous le gouvernement de Lula. Une alliance subordonnée s’est scellée entre grands propriétaires terriens capitalistes et transnationales, qui contrôlent le commerce agricole international, les semences, la production d’engrais chimiques et de pesticides et l’agro-industrie.

Ce modèle représente une proposition d’agriculture aux caractéristiques suivantes : priorité aux grandes fazendas (très grandes propriétés foncières) qui utilisent de manière intensive des produits agrochimiques et agrotoxiques. Elles se consacrent à la monoculture pour l’exportation. Elles ne cultivent que 60 millions des 360 millions d’hectares cultivables. Et de la superficie cultivée, 85% l’est pour la canne à sucre, le soja et le café. Elles expulsent la main d’œuvre des campagnes, recherchant la haute productivité du travail, et elles surexploitent les peu d’employés qui restent, en leur payant les plus bas salaires du Brésil et certainement du monde (autour de 150 dollars par mois). Voici la formule de compétitivité des sages capitalistes du monde agricole : grandes extensions de terre pour augmenter l’échelle, combinée aux plus bas salaires de l’agriculture du monde. Leurs techniques de production sont une agression pour l’environnement, par un usage intensif d’agrotoxiques, elles détruisent la biodiversité et mettent en danger les ressources naturelles, générant un lourd passif pour la société et les générations futures.

Les conséquences de ce modèle agricole néolibéral

Près de 300 mille salariés ruraux ont perdu leur emploi en 2005 seulement, et sont partis pour la ville. La concentration de la propriété de la terre continue à augmenter. Les fazendas au dessus de mille hectares ont absorbé, ces dernières années, 30 millions de nouveaux hectares. Aucun indicateur ne montre la réduction de la pauvreté ou de l’inégalité sociale en milieu rural au Brésil. Dix entreprises transnationales, comme Monsanto, Bungue, Cargill, ADM, BASF, BAYER, Syngenta, Norvatis, Nestlé et Danone contrôlent pratiquement toute la production agricole, les agrotoxiques, les semences transgéniques et le commerce agricole d’exportation.

L’industrie de machines agricoles brésilienne vendait dans les années 1970 près de 65 mille tracteurs par an ; avec la concentration du crédit et des terres, en 2005, il n’en a été vendu que 32 mille. Autrement dit, ce modèle ne sert même pas le développement de l’industrie brésilienne.

Une proposition d’un modèle alternatif

Contre ce modèle se profile la proposition d’un modèle agricole fondé sur l’agriculture familiale et paysanne, défendue par les mouvements sociaux ruraux, par les pastorales des églises, les défenseurs de l’environnement, les 45 organisations membres du Forum national de réforme agraire et divers représentants de travailleurs ruraux et des gens qui vivent en milieu rural. Ce modèle alternatif défend l’organisation et l’occupation des terres en de petites et moyennes exploitations ; des aides financières pour les cinq millions d’agriculteurs familiaux qui possèdent peu de terre et la mise en œuvre d’une réforme agraire qui garantisse de la terre pour les quatre millions de familles sans terre. Il défend la polyculture comme moyen de mieux utiliser le potentiel du sol, du climat et de préserver la biodiversité. Il priorise la production d’aliments sains, sans agrotoxiques. Il défend une agriculture qui absorbe de la main d’œuvre, qui crée des emplois et qui garantisse un revenu à ceux qui travaillent dans le milieu rural. Il défend l’utilisation de techniques agricoles qui respectent l’environnement, de semences conventionnelles, adaptées déjà à notre nature, et il est contre les transgéniques.

Mesures du gouvernement Lula par rapport à l’agriculture paysanne et à la réforme agraire

L’affrontement entre ces deux modèles agricoles est permanent au Brésil : d’un côté le modèle du capital financier international qui réunit gros agriculteurs capitalistes et transnationales, et, de l’autre, les agriculteurs familiaux, les paysans et leurs mouvements, unis aux travailleurs de la ville. Qu’a fait exactement le gouvernement Lula par rapport au secteur agricole ? Lequel des deux camps a le plus profité des politiques de son gouvernement ?

D’après le Mouvement des Petits Agriculteurs (MPA, Movimento de Pequenhos Agricultores), le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST, Movimiento de los Trabajadores Rurales sin Tierra), le Mouvement des personnes affectées par les barrages (MAB, Movimento dos Aingidos por Barragens), le Mouvement des femmes paysannes (MMC, Movimento das Mulheres Camponesas), la Commission Pastorale de la Terre (CPT) et l’Association brésilienne de réforme agraire (ABRA, Associação Brasileira de Reforma Agrária) qui ont remis un document à l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO, sigles en anglais) en mars 2006, les mesures mises en œuvre par le gouvernement Lula peuvent être divisées entre celles qui ont favorisé l’agriculture paysanne et celles qui l’ont freinée.

La liste des mesures prises en faveur de l’agriculture paysanne est impressionnante. Il y a eu une augmentation des assurances pour l’emploi et le revenu des paysans pour les protéger contre les catastrophes naturelles. Les crédits disponibles pour les petits producteurs ont presque triplé. L’aide pour l’électrification des zones rurales et la construction d’habitations a énormément augmenté et de plus gros budgets ont été alloués aux programmes éducatifs en milieu rural. Le gouvernement a lancé un programme sur le biodiesel qui ouvrira de nouveaux marchés pour l’agriculture paysanne puisqu’il demande à ce que 2% du diesel soit d’origine végétale. Plus de ressources ont été attribuées à l’assistance technique dans les assentamentos, bien que cette aide passe par des ONG, empêchant ainsi une plus grande démocratisation de ce programme. Le gouvernement Lula a appuyé, bien que timidement, le programme d’installation de citernes, qui permet aux familles de capter de l’eau dans le Nordeste semi-aride. Dans le Roraima, le territoire Raposa do Sol a été démarqué comme territoire indigène. Autre élément important, les forces fédérales n’ont pas réprimé les mouvements sociaux ruraux, bien que la police militaire sous contrôle des gouverneurs d’Etats le fasse encore. La police fédérale par contre a réprimé des mouvements indigènes dans plusieurs Etats.

Malheureusement, cependant, le gouvernement a aussi soutenu de nombreuses mesures ou positions qui ont empêché le développement de l’agriculture paysanne et qui ont, explicitement ou implicitement, fait avancé les intérêts des fazendeiros et du capital financier.

Il est important de noter que les politiques macroéconomiques du gouvernement Lula en général, notamment celles se référant au commerce international, favorisent l’agrobusiness, rendant le contexte favorable pour certaines mesures du secteur rural. Par exemple, le gouvernement a adopté sans réserve des politiques néolibérales et appuyé des organisations internationales telles que l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et la Banque mondiale. Lors du round de Montréal de l’OMC, le gouvernement brésilien a bloqué l’initiative de rendre obligatoire partout dans le monde l’étiquetage clair des produits transgéniques, défendant ainsi les intérêts des compagnies multinationales de l’agrobusiness.

Parmi les politiques spécifiques tournées vers l’agrobusiness, il y a : le maintien de l’exemption de taxes pour les produits agricoles destinés à l’exportation (une aide subventionnée cachée pour l’exportation) ; légalisation, par le biais d’un décret présidentiel, de l’utilisation et du commerce du soja transgénique, sans regard pour les recherches sur l’environnement et la contrebande actuelle de semences interdites, de coton et de maïs transgéniques ; définition du projet de loi sur la biosécurité sans prendre en considération les préoccupations des paysans ni des défenseurs de l’environnement ; non application de la loi obligeant l’industrie agroalimentaire à étiqueter clairement les produits contenant plus de 1% d’OGM (bien que plus de 8 millions de tonnes de graines de soja transgéniques soient commercialisées sur le marché interne tous les ans, cela n’est écrit sur aucun emballage) ; maintien de l’appui financier de la part des banques publiques à l’agrobusiness, pour un montant qui est passé de 20 à 42 milliards de réais par an (21 milliards de dollars pour la dernière récolte), et pour les dix plus importantes entreprises agroalimentaires transnationales qui, à elles seules, ont reçu près de 8 milliards de réais (4 milliards de dollars) des banques publiques ; octroi de crédits via la Banque Nationale de Développement Social (BNDS), pour l’installation de fabriques de cellulose et la plantation d’eucalyptus ; et la promotion d’une loi pour l’ouverture des parcs nationaux à l’abattage.

Le gouvernement a également servi les intérêts de l’élite rurale par son inaction. Il n’a pas tenu plusieurs promesses importantes telles que : installer les familles sans terre acampadas ; mettre en œuvre un véritable programme de réforme agraire ; mettre à jour l’indice de productivité utilisé pour les expropriations, qui date de 1975 ; promulguer une loi pour exproprier toutes les fazendas qui utilisent le travail esclave ; avoir empêché la création de la Commission parlementaire mixte d’enquête par le Sénat et le Congrès pour les thèmes liés à la terre et l’émission du rapport final qui définit les occupations de terre comme un crime honteux ; exiger le jugement des responsables des massacres tels que Corumbiara (1995), Carajás (1996), et Felizburgo (2004) ; mettre un terme à la violence en milieu rural ; non retrait de lois émises lors de gouvernements antérieurs qui empêchent la réforme agraire ; démarcation de territoires indigènes appartenant à plusieurs groupes ethniques, tels que les Xavantes, Guaranis et Pataxós ; contrôler l’avancée de la culture du soja et du coton dans l’Amazonie et les zones forestières, un processus qui aura des conséquences environnementales directes dans le futur ; et la création d’un large réseau de coopératives agro-industrielles pour les paysans.

Considérations finales

L’État brésilien et toute sa structure de pouvoir continuent à prioriser des politiques de soutien au modèle de l’agrobusiness. Malheureusement, le gouvernement Lula a été un gouvernement ambigu, car tandis que ses ministres de la Réforme agraire et de l’Environnement soutiennent le modèle familial, ses ministres de l’Economie, de l’Industrie, du Commerce et de l’Agriculture sont des promoteurs de l’agrobusiness. Et dans cette dispute permanente, c’est le modèle des paysans qui en est ressorti perdant. Le bilan que nous faisons du gouvernement Lula est qu’il a pris beaucoup plus de mesures favorables à l’agrobusiness que de mesures favorables à l’agriculture familiale. Le seul point positif a été l’augmentation du volume de crédits accordés à l’agriculture familiale. Mais les paramètres généraux de la politique économique et agricole ont eu comme priorité l’agrobusiness exportateur. Et la réforme agraire, la mesure principale qu’il faudrait prendre pour changer le modèle actuel, est pratiquement paralysée ou réduite à des mesures de compensation sociale.

João Pedro Stedile est le coordonnateur du Mouvement des sans terre (MST)

Article traduit par le RISAL - Réseau d’information et de solidarité avec l’Amérique latine. L’original a paru dans Monthly Review (http://www.monthlyreview.org/), février 2007.

Traduction : Isabelle Dos Reis, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net/).

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