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PALESTINE

Le salaire de la corruption et de l’occupation

Dimanche 17 juin 2007, par Robert Fisk

Qu’ils sont pénibles ces musulmans du Moyen-Orient. D’abord, nous demandons aux Palestiniens d’adopter la démocratie et ils élisent le mauvais parti - le Hamas -, puis le Hamas gagne une mini guerre civile et il préside sur toute la bande de Gaza. Et nous, les Occidentaux, nous tenons toujours à négocier avec le Président déconsidéré Mahmoud Abbas. Aujourd’hui, la « Palestine » - gardons les guillemets - a deux Premiers ministres. Bienvenue au Moyen-Orient.

Avec qui pouvons-nous négocier ? A qui parler ? Evidemment, nous aurions dû parler avec le Hamas depuis des mois. Mais nous n’avons pas aimé le gouvernement démocratiquement élu du peuple palestinien. Celui-ci était censé voter pour le Fatah et sa direction corrompue. Mais il a voté Hamas, lequel refuse de reconnaître Israël ou de respecter les accords d’Oslo complètement discrédités.

Personne - de notre côté - n’a demandé quel Israël, précisément, le Hamas était supposé reconnaître. L’Israël de 1948 ? L’Israël dans les frontières de l’après 1967 ? L’Israël qui construit - et continue de construire - d’immenses colonies pour juifs, et juifs seulement, sur la terre arabe, engloutissant toujours plus les 22% de la « Palestine » qui restent à négocier ?

Et aujourd’hui, nous devons parler avec notre fidèle policier, Mr Abbas, notre leader palestinien « modéré » (comme la BBC, CNN et Fox News l’appellent), un homme qui a réussi à écrire un livre de 600 pages sur Oslo sans mentionner une seule fois le mot « occupation », qui se réfère toujours au « redéploiement » d’Israël plutôt qu’à son « retrait », un « leader » en qui nous pouvons avoir confiance car il porte une cravate et il est reçu à la Maison Blanche, et qui dit de bonnes choses. Mais les Palestiniens n’ont pas voté Hamas parce qu’ils voulaient une république islamique - comme telle sera présentée la victoire sanglante du Hamas - mais parce qu’ils en avaient assez de la corruption du Fatah de Mr Abbas, et de la nature malsaine de l’ « Autorité palestinienne ».

Je me souviens, il y a des années de cela, avoir été appelé chez un officiel de l’AP dont les murs venaient juste d’être transpercés par un obus de char israélien. C’était vrai. Mais ce qui m’avait frappé, c’était les robinets plaqués or de sa salle de bain. Ce sont ces robinets - ou tout autre chose du même genre -, qui ont coûté les élections au Fatah. Les Palestiniens voulaient que cesse la corruption - le cancer du monde arabe -, alors ils ont voté Hamas et nous, les vrais sages, les bons Occidentaux, nous avons alors décidé de les punir et de les priver de nourriture, et de les impressionner pour avoir exercé un vote libre. Peut-être proposerions-nous l’adhésion de la « Palestine » à l’Union européenne si elle était assez aimable pour élire les bonnes personnes ?

Dans tout le Moyen-Orient, c’est pareil. Nous soutenons Hamid Karzai en Afghanistan alors qu’il garde des seigneurs de la guerre et des barons de la drogue dans son gouvernement (à propos, nous sommes vraiment désolés pour tous ces civils afghans innocents que nous tuons dans notre « guerre contre le terrorisme », dans les déserts de la province Helmand).

Nous aimons Hosni Moubarak en Egypte dont les tortionnaires n’en ont pas encore fini avec les politiciens des Frères musulmans récemment arrêtés à la sortie du Caire, celui dont la présidence a reçu le soutien chaleureux de Madame - eh oui, Madame - George W Bush ; et dont la succession est quasiment garantie pour son fils, Gamal.

Nous adorons Mouammar Kadhafi, le dictateur dingue de la Lybie dont les loups-garous ont assassiné les opposants à l’étranger, celui dont le complot d’assassinat du roi Abdallah d’Arabie saoudite a précédé la dernière visite de Tony Blair à Tripoli - le colonel Kadhafi, faut-il le rappeler, a été appelé « homme d’Etat » par Jack Straw pour avoir abandonné des ambitions qu’il n’avait pas sur le nucléaire -, et dont la « démocratie » nous parait parfaitement acceptable puisqu’il est de notre côté dans la « guerre contre le terrorisme ».

Eh oui, nous aimons aussi la monarchie inconstitutionnelle du roi Abdoullah de Jordanie, et tous les princes et émirs du Golfe, surtout ceux qui encaissent des pots-de-vin si importants de nos fabricants d’armes que même Scotland Yard a dû cesser son enquête sur l’ordre de notre Premier ministre - oui, en effet, je vois pourquoi il n’aime pas nos articles sur ce qu’il appelle d’une manière pittoresque « le Moyen-Orient ». Si seulement les peuples arabes - et iraniens - soutenaient nos rois et nos shahs et nos princes, ceux dont les fils et les filles viennent recevoir l’enseignement d’Oxfort et d’Harvard, combien le « Moyen-Orient » serait plus facile à contrôler.

C’est toute la question - le contrôle - et c’est pourquoi nous gardons, et nous retirons, notre bienveillance à leurs dirigeants. Maintenant que Gaza appartient au Hamas, que vont faire nos propres dirigeants élus ? Nos pontifes de l’Union européenne, des Nations unies, de Washington et de Moscou, vont-ils devoir maintenant discuter avec ces misérables, ce peuple ingrat (n’ayez pas peur, il sont incapables de leur serrer la main), ou devront-ils reconnaître la version cisjordanienne de la Palestine (avec Abbas, l’homme sûr) et ignorer en même temps le Hamas élu, militairement vainqueur, à Gaza ?

C’est facile, bien sûr, d’appeler la malédiction sur ces deux maisons. Mais c’est ce que nous faisons à propos de tout le Moyen-Orient. Si seulement Bachar al-Assad n’était pas président de la Syrie (seul le ciel sait qui serait à sa place) ! ou si le président cinglé Mahmoud Ahmadinejad n’avait pas le contrôle de l’Iran (même s’il ne fait pas la distinction entre l’extrémité d’un missile nucléaire et l’autre) !

Si seulement le Liban était une démocratie bien de chez nous, comme nos petits pays sur la pelouse de derrière - la Belgique par exemple ou le Luxembourg ! Mais non, ces satanés moyen-orientaux votent pour les mauvaises personnes, soutiennent les mauvaises personnes, aiment les mauvaises personnes, ne se comportent pas comme nous, les Occidentaux civilisés.

Alors qu’allons-nous faire ? Peut-être approuver la réoccupation de Gaza ? C’est sûr, nous n’allons pas en critiquer Israël. Et nous continuerons à accorder notre affection aux rois et aux princes, et aux présidents disgracieux du Moyen-Orient, jusqu’à ce que ça nous saute de partout à la figure, et alors nous dirons - comme nous le disons déjà pour l’Irak - qu’ils ne méritent pas notre sacrifice et notre amour.

Comment allons-nous nous arranger d’un coup d’Etat dont l’auteur est un gouvernement élu ?


- Source : Counter Punch
- Traduction : Info-Palestine