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NIGER

L’insécurité alimentaire dans la région de TILLABERI

Un rpaport produit par Alternative, ANDDH, AREN, FUGPN - Mooriben, avec l’appui d’Oxfam-International

Mercredi 13 juin 2007

La crise alimentaire de 2005 a rappelé, si besoin est, la place prépondérante qu’occupent l’agriculture et l’élevage dans le développement socio-économique des populations du Niger et leur grande vulnérabilité face aux chocs climatiques. Un des faits marquants dans la gestion des conséquences de cette crise alimentaire a été la forte mobilisation des ONG internationales et nationales qui, à travers la mise en œuvre de programmes humanitaires de grande envergure, ont mobilisé leurs ressources pour répondre aux besoins des populations.

INTRODUCTION

Suite à cette crise, il apparaît que le renforcement du suivi de la sécurité alimentaire des populations est devenu un objectif stratégique pour bon nombre d’acteurs. En complémentarité avec le dispositif national en place, plusieurs organisations participent activement à la collecte et la diffusion d’information sur la sécurité alimentaire des populations, particulièrement en zones rurales. Cela traduit leur volonté de pouvoir anticiper au mieux toute dégradation majeure de la situation et de pouvoir intervenir de manière rapide et efficace en cas de besoin.

Les résultats de la campagne agricole 2006 font état d’un bilan céréalier national excédentaire. Cependant, des poches de déficit subsistent, notamment dans la région de Tillabéri.

Le rapport de « l’enquête sur la vulnérabilité à l’insécurité alimentaire des ménages » réalisé par le Gouvernement du Niger au mois de Novembre 2006 indiquait déjà une vulnérabilité importante des populations de la région de Tillabéri, avec 34% des ménages déclarés en insécurité alimentaire . Afin de mieux apprécier l’évolution de cette situation, au mois d’avril 2007, plusieurs ONG nationales (Alternative Espaces Citoyens, ANDDH, AREN, Mooriben et Timidria) ont pris l’initiative de réaliser une enquête sur la situation des ménages dans les départements de Téra, Tillabéri, Ouallam et Fillingué dans la région de Tillabéri.

Ce document présente les principaux résultats et indicateurs relatifs à la sécurité alimentaire obtenus suite à l’analyse des données quantitatives et qualitatives récoltées sur le terrain.

POPULATION ET DÉMOGRAPHIE

La population de la région de Tillabéri est composée de plusieurs groupes ethniques dont la proportion au sein de la population varie cependant d’une zone à une autre.

Malgré les différences perceptibles entre les zones socio-économiques, le profil général des populations enquêtées dans les villages démontre assez clairement que l’agriculture est l’activité prédominante dans toutes les zones. En moyenne, elle est pratiquée de manière prééminente par 92% des ménages, contre 33% pour l’élevage et 23% pour l’artisanat. Le petit commerce et la pêche occupent respectivement 9% et 6% des ménages enquêtés. Aussi, est-il besoin de préciser que nombreux sont les ménages qui vivent de deux à plusieurs activités à la fois.

Les données recueillies dans les différentes zones indiquent que les ménages sont généralement composés de 13 individus. Seule la zone fluviale est en deçà de la moyenne, comptant 9 personnes par ménage .
Afin que ces larges ménages puissent subvenir à leurs besoins, un peu plus de 50% de leurs membres contribuent activement aux tâches nécessaires pour assurer leurs moyens d’existence.

Les ménages dirigés par les femmes représentent entre 20% et 25% des ménages dans les zones pastorale, agro-pastorale et fluviale, et environ 15% dans les zones de migration et agricole.

Mouvements migratoires

L’exode est un phénomène de plus en plus répandu au sein des populations des zones socio-économiques investiguées.
Principal mécanisme de survie en temps difficile, l’exode est également une activité à part entière, pratiquée de manière récurrente par une grande majorité des ménages (75%). Ce phénomène est observé dans tous les villages visités.

Il est rare de voir tout le ménage se déplacer. En général, seuls les bras valides partent. Depuis quelques années, les femmes partent également en exode, à leur propre compte ou pour accompagner leurs maris, signe que les ménages ont de plus en plus de mal à assurer leur subsistance.

Bien que la plupart des membres de ménages partis en exode seront de retour dans les 2 à 3 mois à venir pour préparer la saison agricole, la proportion d’actifs hors du village au moment de l’enquête est préoccupante.

L’analyse des principales raisons de leur départ en exode souligne les causes structurelles et conjoncturelles sous-tendant ces mouvements. Si les récoltes insuffisantes de cette année et, par conséquent, le manque de vivres, est avancé par 46% d’entre eux, les ménages font aussi état du manque significatif d’opportunités de développer des activités génératrices de revenus au village (33%). D’autres encore partent pour se procurer vivres et argent (17%) ou pour des raisons familiales (4%). En zone migratoire, l’exode revêt également une connotation culturelle.

Selon les informations recueillies auprès des villageois, il apparaît que ce phénomène est de plus en plus structurel ; les facteurs conjoncturels ayant essentiellement de l’influence sur son ampleur.
Face aux déficits céréaliers répétés, à l’érosion de leurs moyens d’existence et à l’insuffisance d’activités rentables après la campagne agricole, une partie de la population n’a d’autre choix que l’exode pour subvenir à leurs besoins.

Pour cette année 2006-2007, en moyenne, 34% des ménages interrogés déclarent avoir fait recours à l’exode de manière plus importante qu’ils ne le font d’habitude.

Les pays étrangers environnants sont les principales destinations des mouvements de migration (Ghana, Nigéria, Côte d’Ivoire, Bénin, Togo, Burkina, etc.) même si une partie des « exodants » se concentrent aussi dans le sud de la de la région de Tillabéri et les environs de Niamey.

INFRASTRUCTURES ET ACCESSIBILITÉ

La présence d’infrastructures de base est assurée dans un certain nombre des villages visités. Cependant, leur nombre parfois insuffisant, ainsi que leur degré de fonctionnalité et leur répartition géographique variables, ne permet pas toujours de satisfaire les besoins des populations.

Cela est notamment le cas des besoins en eau potable. Il existe des points d’eau modernes dans 11 des 16 villages enquêtés. Le calcul théorique de la couverture en eau indique cependant que les besoins des populations sont rarement entièrement satisfaits ; la couverture au niveau des villages étant plus souvent insuffisante, voire nulle.
Les besoins semblent mieux couverts dans la zone agro-pastorale et la zone de migration alors que les zones fluviale et pastorale souffrent d’un déficit d’infrastructures hydrauliques. Les habitants de ces zones consomment donc plus souvent de l’eau tirée directement du fleuve (zone fluviale), des puits traditionnels ou des marres (zone pastorale).

Les structures de soins de santé sont présentes en nombre dans les villages visités. 56% d’entre eux disposent d’une case de santé en leur sein. Les habitants des autres villages doivent parcourir entre 2 et 8 km pour rejoindre le centre de santé le plus proche.

L’accès des populations aux marchés locaux est assuré dans la quasi totalité des zones. Soit le village dispose d’un marché, ce qui est le cas pour 37% des villages enquêtés, soit il existe un marché de référence à proximité. En zone pastorale, cependant, les marchés semblent moins nombreux et plus distants, obligeant les gens à parcourir une grande distance (15 à 40 Km) pour y accéder.

Des banques céréalières fonctionnelles existent dans 69% des villages visités. Leur présence est observée avec régularité dans toutes les zones sauf en zone pastorale. Il faut noter que dans cette dernière l’agriculture est une activité importante du fait de plusieurs facteurs dont l’adaptation aux aléas climatiques, la pression démographique conjuguée aux modes d’exploitation traditionnels des ressources naturelles, rarement, les autres formes de banques et boutiques, permettant de stocker des aliments pour le bétail, d’accéder plus facilement aux intrants agricoles ou aux produits de consommation courante (condiments, etc.) sont présentes au niveau des villages.

Enfin, il est à signaler que l’absence de piste en bon état et l’isolement des villages compliquent l’accès et les déplacements en zone pastorale. Les habitants de la zone fluviale situés sur les îles doivent, eux, doivent utiliser les pirogues la plupart du temps. Les conséquences pour ce genre de villages résultent dans des prix plus élevés pour l’acheminement et l’approvisionnement en vivres et autres biens essentiels.

ENVIRONNEMENT ET RESSOURCES NATURELLES

La disponibilité en pâturage est jugée bonne à excellente dans quatre zones sur cinq. Seule la zone du fleuve a connu une faible production fourragère. On note également, des poches déficitaires dans la zone agricole.

L’abondance et la qualité de matière sèche dans la plupart des zones permettent de nourrir plus facilement les animaux si la contrainte eau pour l’abreuvage des animaux est levée. Mais, ce n’est pas le seul avantage. La couverture herbacée offre également une bonne protection des sols contre l’érosion, et des revenus supplémentaires peuvent être dégagés par la vente de paille et la confection d’artisanat.

Dans les zones à faible production fourragère, les populations doivent acheter ces compléments fourragers afin d’assurer l’alimentation de leur bétail, ce qui constitue une source de dépense supplémentaire. Quand les moyens manquent, les animaux perdent rapidement de leur embonpoint.

Les mares permanentes sont très rares dans la région. Il existe bien des mares semi permanentes à l’intérieur des terres mais leur tarissement est assez rapide (2 à 4 mois), ce qui limite la disponibilité en eau pour l’abreuvement des animaux et la production de cultures de contre-saison. Les habitants de la zone fluviale disposent en permanence de l’eau du fleuve, importante source de poisson, d’abreuvement pour les animaux et d’irrigation pour les cultures.

La pression foncière est plus fortement marquée au sud des départements visités. Les habitants des zones agricole, de migration et fluviale connaissent en effet des difficultés pour accéder aux terres cultivables en suffisance. Les superficies arables de ces zones doivent être réparties entre un nombre sans cesse croissant de cultivateurs, la pression démographique entraînant un accès toujours plus réduit à la terre.

Les conflits fonciers entre éleveurs et agriculteurs ainsi qu’entre agriculteurs sont assez fréquents mais leur issue est très souvent pacifique et leurs conséquences limitées.

L’analyse rapide des perturbations climatologiques et de leur occurrence lors de ces cinq dernières années décrive un environnement et des conditions défavorables au développement de systèmes de production à rendements élevés. En moyenne, ces cinq dernières années, les villageois ont estimé avoir connu 3.4 années pendant lesquelles les pluies étaient insuffisantes en quantité. Leur arrêt précoce et démarrage tardif par rapport au calendrier agricole sont aussi très fréquents puisqu’ils sont observés plus d’une année sur deux. En outre, des vents violents peuvent parfois venir perturber les cultures, même si ce phénomène se produit de manière mois cyclique. En zone fluviale, les inondations pour cause de crues importantes du fleuve sont également régulièrement observées.

Face à ces contraintes et malgré leurs moyens limités, les populations tentent de s’adapter. Certains accentuent la production de cultures de contre-saison, d’autres diversifient les activités génératrices de revenus, plantent des semences améliorées, partent en exode, etc. mais cela n’est pas suffisant pour véritablement atténuer leur vulnérabilité face à ces perturbations climatiques.

Leur opinion sur l’évolution de ces facteurs dans les prochaines années est pessimiste. La majorité des communautés s’accorde sur la future détérioration des conditions climatiques, prévoyant une accentuation de la désertification et une raréfaction des pluies encore plus fréquente. Une autre minorité de villageois (12%) n’a aucune idée quant à cette évolution et ne peut donc prévoir aucune stratégie d’adaptation à moyen ou long terme.

Si la saison des pluies 2006 a permis la production de biomasse herbacée en suffisance dans certaines zones, la pluviométrie générale est jugée plutôt médiocre par l’ensemble de la population, à l’exception des habitants des villages situés dans la zone agro-pastorale.
Ce n’est pas tellement la quantité d’eau tombée qui est en cause mais sa répartition dans le temps. Le constat est assez homogène, dans toutes les zones socio-économiques : les pluies ont commencé tardivement, au début régulières et abondantes, elles se sont ensuite espacées, pour s’arrêter définitivement de manière trop précoce. Cela a bien sur eu des répercutions négatives sur les cycles de production agricoles.

LES SYSTEMES DE PRODUCTION AGRICOLE ET ANIMALE

Si l’agriculture et l’élevage sont pratiqués dans toutes les zones socio-économiques retenues, les systèmes et types de production varient d’une zone à une autre.

Production agricole

Outre les facteurs conjoncturels qui affectent régulièrement la production agricole dans les quatre départements retenus pour l’enquête, celle-ci semble également souffrir de contraintes structurelles limitant sérieusement le potentiel de rendements productifs.

L’enquête révèle que seulement 22% des agriculteurs disposent de matériels agricoles améliorés (charrue, motopompe, animaux de traits). La grande majorité doit se contenter du matériel le plus basique pour cultiver. L’utilisation d’engrais organiques est relativement fréquente (64%) mais seuls 18% des agriculteurs ont recours aux engrais chimiques. Enfin, les semences améliorées de mil, sorgho, riz et niébé sont cultivées par moins de 10% des agriculteurs.

L’ensemble de ces facteurs, parmi d’autres, explique les difficultés rencontrées par la population de cette région pour assurer son autosuffisance alimentaire de manière satisfaisante et régulière.
Les données recueillies auprès du Ministère du Développement Agricole témoignent d’ailleurs parfaitement de la chronicité des déficits de production céréalière dans la zone d’enquête. Les résultats définitifs des campagnes agricoles de 2000 à 2006 indiquent que la production locale de céréales couvre rarement les besoins des populations.

Les départements de Téra et Filingué semblent jouir de conditions plus favorables que ceux de Tillabéri et surtout Ouallam, qui n’ont pas pu assurer plus d’une année d’autosuffisance lors de ces sept dernières campagnes agricoles.

La production de céréales de 2006 est inférieure à celle de 2005 à Ouallam et Tillabéri qui enchaînent les années déficitaires alors que les départements de Filingué et Téra connaissent deux années excédentaires après la campagne agricole désastreuse de 2004.

Les cultures de contre-saison

Les cultures de contre-saison sont pratiquées dans toutes les zones, mais à des degrés variables. Leur production dépendant fortement de la disponibilité en eau et systèmes d’irrigation, mais également de la disponibilité de terres cultivables. Les principales variétés cultivées sont l’oignon, la courge, le melon, le niébé, le poivron, et plus spécifiquement en zone fluviale, le riz, la patate douce et le tabac. Les semences sont le plus souvent achetées sur les marchés locaux mais il arrive que les producteurs bénéficient également de distributions gratuites.
Ceux qui utilisent leurs propres semences semblent rares. La production est généralement écoulée sur les marchés locaux environnants.

Cette année, 100% des villages où ces cultures sont pratiquées font état de contraintes importantes. Les cultures ont été attaquées par des parasites et insectes, la disponibilité en eau était réduite pour cause de remplissage insuffisant des marres ou manque de matériel adapté (motopompe, engrais, semences améliorées, etc.), et les possibilités d’écouler les produits étaient parfois limitées par le manque de débouchés.

Ces facteurs ont fortement contrarié la production et réduit les revenus issus de la vente de ces produits pour les cultivateurs. Leurs moyens pour lutter contre ces contraintes sont réduits et la plupart des villages ont souhaité recevoir un appui en ce sens.

Les cultures pluviales

Les principales cultures pluviales sont le mil, le sorgho, le niébé, l’arachide et, en zone fluviale uniquement, le riz.
Le maïs, le sésame, l’oseille et le gombo sont également cultivés mais en quantité beaucoup plus limitée. Le mil et le sorgho se cultivent généralement en association avec le niébé ou l’arachide.
Les informations recueillies montrent que malgré leur appellation, les zones pastorales et de migration sont celles où la production des principales spéculations pluviales est la plus largement développée.

L’arrêt précoce des pluies lors de la campagne agricole en 2006 a fortement perturbé la fin du cycle de croissance du mil et du sorgho. En zone fluviale, les inondations ont également fortement affecté la production de riz. Les impacts négatifs de ces facteurs climatiques et environnementaux se sont vus renforcés par les attaques des ennemis de cultures, oiseaux et chenilles principalement.

Il résulte que dans 80% des villages visités, les habitants estiment que la campagne agricole 2006 est moins bonne que celle de 2005. Environ la même proportion, toutes zones confondues, qualifient cette campagne de mauvaise, voire très mauvaise, alors que seulement 25% d’entre eux la considèrent comme moyenne ou bonne, principalement dans la zone agro-pastorale de Ouallam.

En conséquence, on note que selon les informations recueillies auprès des ménages dans les différentes zones socio-économiques, le niveau de production céréalière en 2006 est très faible et clairement insuffisant pour garantir l’autosuffisance alimentaire de la population.

En moyenne, la quantité de céréales récoltée par ménage ne permet pas à celui-ci de se nourrir plus de 6 mois. Dans la zone fluviale, cela ne dépasse pas 3 mois .

Il est significatif de constater que 11% des individus qui ont semé du sorgho n’ont rien récolté, de même pour le niébé et l’arachide, avec respectivement 24% et 26% des agriculteurs qui n’en ont retiré que de la paille et des feuilles. Ces échecs sont principalement observés en zone pastorale où l’on sait que les plants ont encore plus de mal à s’adapter du fait des conditions climatiques défavorables.

Usages de la production

L’examen de différents usages de la production indique très clairement que les ménages ont préféré stocker leurs récoltes et les utiliser pour leur propre consommation, surtout en ce qui concerne les céréales, l’arachide et le niébé. Cela tend à confirmer le fait que les récoltes de la campagne 2006 aient été insuffisantes puisqu’en cas de bonnes récoltes les surplus peuvent être vendus pour dégager des revenus supplémentaires.

Dans le cas présent, on s’aperçoit que la part de ces productions réservée à la vente est très faible. Elle est un peu plus élevée pour l’arachide, le riz et le niébé qui sont traditionnellement des cultures à fort potentiel de rente. Les légumes, généralement destinés à la vente ont également été consommés à hauteur de 40%.

Il semble que malgré ces faibles taux de production, les dons intra-communautaires (Zakat, etc.), système traditionnel de solidarité, aient pu être réalisés raisonnablement .

Production animale

La santé du cheptel est jugée bonne dans l’ensemble des zones. Seuls quelques villages qui connaissent un déficit fourrager (zone fluviale et agricole) font état d’animaux qui manquent d’embonpoint. Aucune épizootie majeure n’a été signalée ces six derniers mois.
On note toute fois la présence de cas de maladie dans 56% des villages enquêtés. Il s’agit principalement de diarrhée chez les petits ruminants et, plus rarement, d’infection pulmonaire chez les bovins.

Malgré la faible couverture des parcs de vaccination (31% des villages enquêtés), ceux-ci sont généralement utilisés. Même dans le cas où les populations ne peuvent y accéder, celles-ci déclarent vacciner régulièrement leurs animaux dans 62% des sites.

Ces six derniers mois, les mouvements des animaux et le type de gestion des troupeaux n’ont pas connu de perturbations significatives, à part pour les éleveurs situés près du Mali qui, pour des raisons d’insécurité de l’autre côté de la frontière, préfèrent maintenir leurs animaux en territoire nigérien.

Possession d’animaux

La plupart des ménages des différentes zones possèdent des animaux. C’est vérifié pour 70% des ménages en zones agricole et fluviale, 90% des ménages en zones pastorale et agro-pastorale et l’entièreté des ménages de la zone de migration.

Le nombre et espèce d’animaux possédés par les ménages varient sensiblement d’une zone à l’autre. Le nombre moyen d’animaux et l’UBT par ménage est plus élevé en zone pastorale. Les ménages résidant dans les autres zones ayant en moyenne entre 7.5 et 15 animaux.

Le cheptel de la zone pastorale est majoritairement composé de chèvres, celui des zones agro-pastorale et fluviale de volaille. Les bovins sont proportionnellement plus représentés dans le cheptel des habitants de la zone agricole.

Vente des animaux

Les résultats de l’enquête se focalisent sur la vente des ruminants uniquement. Cette activité est à la fois une source de revenus traditionnelle et une stratégie d’adaptation lorsque les ressources disponibles ne suffisent pas à assurer les besoins élémentaires des ménages.

L’enquête révèle qu’un nombre important de ménages a eu recours à cette stratégie pour générer de l’argent lors de ces six derniers mois, notamment en zone pastorale, agro-pastorale et de migration. Dans ces mêmes zones, la proportion de ménages ayant vendus plus de ruminants qu’ils ne l’avaient prévu est significative.

RÉGIME ALIMENTAIRE

Stocks alimentaires et provenance

Les mauvaises récoltes de l’année 2006 et le faible pouvoir d’achat de la majorité des populations enquêtées expliquent qu’une proportion importante des ménages ne dispose d’aucun stock céréalier au mois d’avril 2007 .

C’est plus particulièrement le cas des ménages de la zone fluviale (69%) et agricole (43%) mais aussi de ceux résidant dans les zones pastorale et agro-pastorale où plus de 20% des ménages n’ont aucune réserve de céréales.

Lorsqu’un stock de céréales est constitué, on observe que les quantités sont limitées et n’offrent guère plus de trois mois de réserve de nourriture aux membres du ménage dans la grande majorité des cas. Seuls quelques privilégiés ont entre trois et six mois de réserve céréalière.

Les ménages dont les réserves sont nulles et les stocks de céréales épuisés depuis quelques temps n’ont d’autre choix que d’acheter les céréales qui leur sont nécessaires en puisant dans leurs ressources économiques. Par contre, il est intéressant de constater que lorsque les ménages disposent d’un stock céréalier, celui-ci provient en général de leur propre production même si une proportion importante des ménages de la zone agricole constitue une partie de leur stock en achetant les céréales sur le marché . Aucune autre source telle que l’aide alimentaire, le troc ou le don n’a été mentionnée par les ménages.

La grande majorité des réserves disponibles en avril sera totalement épuisée en juin. Cela obligera donc la plupart des ménages à se procurer les céréales dont ils ont besoin sur les marchés, cela au moment où les prix seront les plus élevés.

Consommation alimentaire

Le nombre moyen de repas consommés quotidiennement en avril 2007 est de 3.4 pour les enfants et 2.5 pour les adultes. Ces chiffres sont légèrement inférieurs (15%) à ce qui est consommé habituellement à la même période de l’année.

La réduction du nombre de repas et de la quantité de nourriture au sein des ménages lors de ces six derniers mois est assez significative. En moyenne, 60% des ménages ont réduit le nombre de repas consommés quotidiennement, dont 47% il y a plus de trois mois. Une proportion encore plus élevée de ménages a réduit la quantité de nourriture consommée au quotidien (84%), dont 39% il y a plus de trois mois.

Les ménages des zones agricole et fluviale sont ceux qui ont le plus réduit leur consommation alimentaire journalière ces six derniers mois, ce qui confirme la faible disponibilité des stocks céréaliers dans ces deux zones particulièrement.

L’analyse des produits consommés de manière hebdomadaire au mois d’avril 2007 révèle que si la très grande majorité des ménages ont accès aux éléments de base de leur régime (les céréales), la consommation d’autres produits n’est pas garantie pour tous et est fortement variable d’une zone à une autre.

La consommation de céréales est bien garantie pour la quasi-totalité des ménages à hauteur de 6.8 jours par semaine en moyenne. L’huile végétale, le lait et les feuilles sont également des produits essentiels dans le régime des ménages puisqu’ils sont consommés plus de deux fois par semaine par environ 50% des ménages.

Les légumes sont consommés une fois par semaine en moyenne, surtout dans les zones de migration et fluviale. Dans les autres zones leur fréquence de consommation est beaucoup plus faible.
La viande et le poisson font également partie de la diète hebdomadaire des ménages mais à des degrés différents. Si la viande est consommée près d’un jour par semaine en moyenne dans toutes les zones à l’exception de la zone fluviale par environ 50% des ménages, la fréquence hebdomadaire de la consommation du poisson est très faible, voire nulle dans toutes les zones, sauf à proximité du fleuve où elle dépasse 3 jours en moyenne. Les fruits et tubercules sont consommés moins d’un jour par semaine en moyenne.

Les sources d’approvisionnement en produits de consommation alimentaires sont à peine plus variées que celles servant à constituer les stocks de céréales. Même si dans certaines zones, plus de 30% des aliments consommés proviennent de la production, la majorité des produits sont achetés. C’est encore une fois plus fortement marqué dans les zones fluviale et agricole où 71% et 68% des aliments constituant la diète alimentaire des ménages sont achetés sur les marchés environnant.

ECONOMIE LOCALE

Sources de revenus

Ces six derniers mois, les ménages ont pu se procurer des revenus à travers plusieurs sources. L’argent obtenu provient principalement de l’exode, surtout dans les zones de migration et agro-pastorale, et de la vente des produits agricoles. Le petit commerce, la contraction de dette, l’artisanat, la vente des produits de l’élevage et les travaux champêtres viennent souvent compléter leurs revenus.

Endettement des ménages

Le recours à l’endettement est une pratique courante pour bon nombre de ménages nigériens. Dans toutes les zones socio-économiques enquêtées, les ménages ont contracté des dettes lors de ces six derniers mois. Cela concerne 52% des ménages en zone pastorale, 47% en zone agro-pastorale, 33% en zone agricole, 67% en zone de migration et 41% en zone fluviale.

L’endettement, perçu dans certains contextes comme un indicateur de la santé économique des ménages, est vécu en milieu rural nigérien comme un facteur de vulnérabilité.

Les raisons avancées pour la contraction de leur dette sont essentiellement d’ordre alimentaire puisque 77% des ménages espèrent accroître leurs réserves de vivres grâce au crédit. D’autres s’endettent pour se payer des vivres mais également pour les soins de santé, l’habillement, et d’autres biens nécessaires à leur famille (23%).

Les crédits sont le plus souvent contractés sous forme d’argent (49%) même également en nature, sous forme de vivres (39%) ou les deux (12%). Les commerçants sont les premiers créditeurs (53%), suivis par les particuliers (33%), les mutuelles de crédit ne concernant que 5% des dettes contractées.

Postes de dépenses

Compte tenu des mauvais résultats des récoltes, il est assez logique de retrouver l’alimentation largement prépondérante dans l’ensemble des dépenses engagées par les ménages ces six derniers mois. Cependant, ces six derniers mois, les ménages ont consentis à d’autres investissements pour assurer les moyens d’existence et répondre à leurs besoins essentiels.

Par ailleurs, il est certain que la proportion des dépenses consacrées à l’achat de nourriture sera en nette augmentation dans les prochains mois, quand les stocks seront épuisés chez la plupart des ménages.

Situation des prix sur les marchés

Entre la période de récolte (fin septembre à novembre) et le mois d’avril 2007, les prix du mil et du sorgho ont connu une augmentation significative dans toutes les zones (45%) et plus particulièrement en zone agricole avec respectivement des prix supérieurs de 72% et 60% par rapport à novembre 2006.

Cependant, les données collectées avec les communautés montrent que dans les quatre départements, les prix d’avril 2007 sont inférieurs à ceux de 2006 pour ces deux céréales. Seul le prix du niébé, dont la production a été médiocre, est parfois légèrement supérieur à celui de 2006 .

En ce qui concerne les termes de l’échange au mois d’avril 2007, il ressort des résultats de l’enquête que la vente d’un bouc âgé de un à deux ans permet d’obtenir 115 Kg de mil en moyenne, ce qui est jugé comme assez favorable par les éleveurs.

Si les prix des céréales sont dans les mêmes proportions que ceux de l’année 2006, il n’est pas exclu cependant qu’ils connaissent une inflation soudaine dans les prochains mois. Il importe alors de les suivre régulièrement afin d’anticiper toute dégradation importante du pouvoir d’achat des ménages.

NIVEAU DE SÉCURITÉ ALIMENTAIRE ET MÉCANISMES D’ADAPTATION

En avril 2007, le niveau de sécurité alimentaire des ménages de la région de Tillabéri est préoccupant. Plusieurs indicateurs témoignent d’une situation relativement critique pour certains habitants de la zone.

Afin de déterminer la proportion de ménages en insécurité alimentaire sévère, trois indicateurs clés ont été retenus :

- L’insuffisance des stocks céréaliers (couverture de 2 mois au maximum) ;
- La réduction effective des repas et de la nourriture consommés quotidiennement ;
- L’activation de la collecte de produits inhabituels. La moyenne des ménages en insécurité alimentaire sévère, toute zone socio-économique confondue, est de 23%. Ce taux est encore plus élevé au sein des communautés des zones fluviale et agricole avec respectivement 31% et 43% des ménages concernés.

- Les mécanismes d’adaptation face aux contraintes expérimentées par les ménages sont multiples. En fonction des opportunités et des moyens à leur disposition, ils optent pour une ou plusieurs stratégies. Si certaines de ces stratégies, lorsqu’elles fonctionnent convenablement, offrent plus de sécurité au ménage (exode, endettement, vente animaux), d’autres sont plus clairement le signe que la situation se détériore. C’est le cas de la vente de matériel agricole et des terres cultivables ainsi que de la collecte des produits inhabituels (feuilles sauvages,fonio sauvage, « anza » , etc. ) et de la fouille des termitières.

CONCLUSION ET RECOMMANDATIONS

L’enquête réalisée au niveau des villages a permis de déterminer les besoins prioritaires des communautés. Ceux-ci ont été établis en concertation et ont fait l’objet d’un consensus entre les jeunes, les femmes et hommes des villages concernés.

L’examen des besoins prioritaires fait ressortir le besoin en vivres comme étant la première priorité dans 75% des communautés visitées. L’accès aux soins de santé (13%), à l’eau potable (6%) et aux intrants agricoles (6%) étant la priorité des populations dans le reste des communautés visitées.

Les besoins secondaires identifiés par les communautés portent essentiellement sur les intrants agricoles (38%), l’accès au micro-crédit (25%) et à l’eau potable (13%), au soin de santé, moulins à grain, semences maraîchères et animaux (tous à 6%).

La contre performance des systèmes de production agropastoraux dans les zones enquêtées s’explique par la conjugaison des facteurs conjoncturels relatifs aux aléas climatiques et des contraintes structurelles inhérentes au niveau de pauvreté généralisé de la population rurale. Cette pauvreté se caractérise notamment par une faible capacité d’investissement des communautés.

En effet, 80% des villages enquêtés, toute zone confondue, qualifient la campagne de mauvaise, voire très mauvaise tandis que 25% la qualifie de moyenne ou bonne. Les zones du fleuve et agricole sont les plus affectées.

Les prix du mil et du sorgho dans toutes les zones sont en augmentation de 45%. Dans la zone agricole, ces prix sont supérieurs respectivement de 72% et 60% par rapport à novembre 2006.

Par contre, à l’exception de la zone du fleuve, les pâturages sont bons en quantité et en qualité et les termes de l’échange sont favorables aux éleveurs.

Cette situation se traduit par :

- 69% des ménages de la zone fluviale et 43% de ceux de la zone agricole n’ont aucune réserve de céréales contre 20% pour les ménages des zones pastorale et agropastorale ;
- Le nombre moyen de repas quotidien a diminué de 15% par rapport à ce qui est consommé en situation normale.
- 60% des ménages ont réduit le nombre de repas consommé par jour dont 47% depuis trois mois.
- 84% des ménages ont diminué la quantité de nourriture consommée par jour dont 39% depuis trois mois.
- Le recours à l’endettement en nature (vivres) et en espèce concerne 52% des ménages en zone pastorale, 47% en zone agro-pastorale, 33% en zone agricole, 67% en zone de migration et 41% en zone fluviale. 77% des ménages s’endettent pour des raisons d’ordre alimentaire.
- La consommation de produits inhabituels a augmenté par endroits principalement dans les départements de Ouallam et Filingué.

Que faire ?

Dans l’immédiat

1.
Identifier les ménages les plus vulnérables et faciliter leur accès aux vivres.

2.
Recenser et approvisionner les ménages nécessiteux en semences améliorées de culture pluviales.

3.
Faire un plaidoyer auprès des institutions publiques, pour qu’une assistance puisse être apportée aux zones en difficulté

4.
Développer une campagne d’information/sensibilisation sur l’utilisation des intrants, la gestion des stocks et la santé animale

5.
Continuer le suivi de l’évolution des indicateurs clés liés à la vulnérabilité des ménages

Moyen terme

1.
Appuyer la préparation de la campagne de cultures de contre saison : facilitation de l’accès aux semences améliorées, aux engrais, kit de matériels agricoles

2.
Appuyer la reconstitution du cheptel en zones pastorale et agropastorale

3.
Développer les systèmes de commercialisation des produits agropastoraux

4.
Promouvoir les banques de céréales en particulier dans les zones pastorales et agropastorales

5.
Créer des boutiques d’intrants agricoles, zootechniques et vétérinaires

6.
Réaliser une étude sur l’endettement des ménages en période de soudure

7.
Renforcer les systèmes communautaires d’alerte précoce

8.
Appuyer des activités de cash for work pour procurer des revenus aux ménages nécessiteux

Nonobstant les recommandations ci haut énumérées, force est de reconnaître que l’éradication de l’insécurité alimentaire dans les zones enquêtées requiert le développement d’actions sur le long terme (notamment le développement des filières, l’amélioration de la position des paysans au marché, la réforme agraire, le renforcement des capacités d’organisation) pour éradiquer les causes structurelles inhérentes à la pauvreté généralisée des communautés rurales.