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Amérique du nord

Résistances populaires et syndicales aux États-Unis

Dimanche 9 janvier 2005, par Pierre BEAUDET

Les prolétaires américains sont et ont toujours été une sorte d’énigme pour la gauche et le mouvement social, notamment en Europe.

D’hier à demain, l’énigme américaine

Militantisme et innovativité des luttes et des revendications ont été la marque de commerce d’un mouvement enfin reconnu avec les fameux « Industrial Workers of the World » (IWW), qui interpelle Lénine en organisant une invraisemblable série de grèves un peu partout à travers les États-Unis du début du vingtième siècle. Plus tard durant la grande crise, un gigantesque mouvement social s’impose par les occupations d’usines et le syndicalisme de masse, d’où une « transformation de la structure juridique de l’État permettant la forte participation et l’expression d’une pluralité de forces sociales ». [1]

Au tournant des années 60, un fort mouvement des « rank and file » (syndicats de base) sème la panique au sein des grandes entreprises industrielles. À Détroit prolifèrent les « Revolutionary Black Workers », un réseau qui en mène large dans les grandes usines automobiles. Dans le secteur manufacturier mais aussi dans les services et le secteur public, de grandes mobilisations mariant prolétaires et jeunes sont en mesure de faire éclater les contradictions crées par l’essor du militarisme et de l’impérialisme, notamment lors de la guerre du Vietnam.

Jusqu’à ce jour, ce radicalisme prolétaire persiste. Certes il fait face à une puissante machine. Avec l’émergence du projet néolibéral à partir des années 1980, le pouvoir économique et politique passe à l’offensive. Les organisations syndicales, notamment, sont bousculées et refoulées. Mais de nouvelles formes de luttes émergent, créant de nouvelles subjectivités et de nouvelles références, s’infiltrant à travers les mailles et jusqu’au cœur du système de contrôle.

Au cœur du monstre : restructuration capitaliste et transformation des classes

Dès l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan en 1980, la restructuration orchestrée par le néolibéralisme crée un nouveau rapport de forces, qui place le mouvement social à la défensive. Le coup d’envoi est donné avec l’écrasement du syndicat des contrôleurs aériens (plus de 10 000 membres), suivie d’une offensive sans précédent contre le syndicalisme dans le secteur public à travers la privatisation, la déréglementation et les coupes sombres dans les budgets dévolus à la santé, l’éducation, le transport en commun, l’aide sociale. Parallèlement, la restructuration du secteur manufacturier s’accélère avec la délocalisation de certains secteurs industriels (notamment l’automobile) vers les régions du sud sans tradition syndicale et même vers le Mexique, dans un processus qui impulsé par l’Accord de Libre Échange de l’Amérique du Nord (ALÉNA), signé par le président Bush (le père) en 1994.

Les corporations mettent également en place une vaste réorganisation du travail (« lean production », sous-traitance, flexibilisation des emplois, ré-ingénirie de la main d’œuvre, etc.) qui désorganisent les syndicats. Le patronat force les syndicats à accepter des régressions majeures en termes de salaires et de conditions de travail. Des grèves déclenchées pour contrer ce mouvement (Greyhound, Phelhs-Dodge, Eastern Airlines) échouent.

Une raison importante de ces échecs est l’incapacité de la direction de la grande confédération nationale AFL-CIO (alors présidée par Lane Kirkland) de résister à l’offensive néolibérale. Dans une large mesure, ce syndicalisme officiel décide d’accepter les compressions et les concessions, espérant sauver sa mise et capitalisant sur un possible retour des Démocrates. Lorsque ceux-ci sous l’égide de William Clinton reprennent la présidence (1994), non seulement le mal est fait, mais les Démocrates « modernisés » abandonnent effectivement leur traditionnelle alliance avec l’AFL-CIO et continuent le processus de restructuration. Les impacts de ce processus sont dévastateurs sur les conditions de travail et les salaires des prolétaires américains, en plus de frapper durement le mouvement syndical :

  • Le revenu moyen des salariés est au même niveau qu’en 1973 (en dollars constants). Durant la même période, le revenu des 5% (+ de $150 000 dollars) plus riches a augmenté de 36%.Pour le 10% le plus pauvre, le revenu a diminué de 9,3%.
  • Plus de 11% de la population est en-dessous du seuil officiel de pauvreté. 26% de la main d’œuvre est composée de « working poor » : des salariés à temps plein payés au SMIG ($7 ou $8 dollars de l’heure selon les États). 40 millions d’Américains sont sans couverture médicale.
  • Présentement (2002), le chômage frappe plus de huit millions de travailleurs, officiellement, une statistique qui ne tient pas compte des deux millions d’hommes incarcérés. Près de deux millions d’emplois ont été supprimés depuis septembre 2001. Seulement 48% des chômeurs sont éligibles selon les critères de l’assurance-chômage et ils reçoivent $250 par semaine pour 14 semaines.
  • Le taux de syndicalisation est tombé dramatiquement de 27% (1978) à 13,9% (1996) de la main d’œuvre, soit un taux de syndicalisation inférieur à celui qui prévalait en 1936.
  • En 1995, le nombre de journées de travail perdues pour cause de grèves a été de 12% de ce qu’il était en 1980, ce qui représente le taux le plus bas dans l’histoire des relations industrielles des États Unis

Cette évolution modifie profondément la composition du prolétariat américain. La classe ouvrière industrielle traditionnelle, perd en nombre et en importance stratégique, en partie par les pertes d’emplois, en partie par la réorganisation de la production au détriment des secteurs qualifiés. Le secteur des services, qui inclut un grand nombre d’entreprises à bas salaires (restauration, services domestiques), connaît une grande croissance, d’où l’augmentation importante des femmes, des jeunes et des immigrants sur le marché du travail. En 1996, les femmes comptent pour 39% du membership de l’AFL-CIO, contre 22% en 1979.

Un mouvement sur la brèche

Au début des années 1990, le syndicalisme américain est dans une impasse. Les concessions et les compromis loin de ralentir le processus de restructuration néolibérale l’accélèrent. Et tel qu’affirmé, l’alliance traditionnelle entre l’AFL-CIO et le Parti Démocrate ne permet pas de renverser la tendance, même après l’élection du président Clinton en 1994. Entre-temps, la base syndicale commence cependant à remuer. De grands syndicats, notamment le Syndicat des teamsters (camionneurs) sont repris en mains par des syndicalistes combatifs, au début des années 1990. Dans d’autres secteurs, une nouvelle génération syndicale refait surface.

En 1995, cette évolution aboutit à l’élection d’un nouveau président réformiste à l’AFL-CIO, John Sweeny. Outre le changement de ton, la confédération sous cette nouvelle direction fait entrer de nouvelles idées et de nouvelles tactiques. L’idée étant que le mouvement syndical doit retrouver son image et sa réalité d’antan, en tant que grand rassembleur du mouvement social. De nouvelles alliances sont élaborées avec le mouvement communautaire, les organisations africaines-américaines et latinos, et d’autres réseaux impliqués dans la lutte pour les droits et la justice sociale.

 la fin de 1995, le gouvernement américain convoque ses « partenaires à Seattle dans le but de mettre au point l’architecture du néolibéralisme mondial via l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Ce qui semble une conférence internationale comme tant d’autres devient un grand terrain de confrontations. Le comité local de l’AFL-CIO de Seattle, qui comprend une forte proportion de teamsters et de dockers (dont le syndicat a gardé une tradition progressiste), décide de mobiliser, avec l’appui de Sweeny. En face du processus organisé par les jeunes et les mouvements altermondialisation, les syndicats au départ méfiants décident d’immobiliser, pour quelques heures, le centre de la ville. Teamsters et « tortues » (écologistes, jeunes) se retrouvent coude à coude contre l’assaut de la police et réussissent, jusqu’à un certain point, à se gagner la sympathie de l’opinion publique. Ce rapprochement entre syndicats et mouvements sociaux a une assez grande répercussion bien qu’il serait erroné de penser que le mouvement syndical soit déterminé à aller jusqu’au bout contre les politiques néolibérales. [2]

Entre-temps cependant, la conjoncture économique plus favorable au milieu des années 90 permet à certaines organisations syndicales de revenir à une approche davantage revendicative. En 1997, le syndicat des Teamsters de l’entreprise multinationale UPS déclenche une grève nationale, menée par des femmes et avec l’appui de plusieurs communautés (elle se termine en une victoire).

Mais en dépit des nouveaux assauts syndicaux et du boom économique, les employeurs s’avèrent résistants. Le processus de destruction du syndicalisme amorcé dans les années 1980 a des effets à long terme : le patronat sent et sait qu’il peut gérer non seulement contre le syndicat mais sans syndicat. Les mécanismes juridiques pour « décertifier » (retirer leur accréditation juridique) des syndicats existants et empêcher la mise en place de nouveaux syndicats sont énormément renforcés, ce qui rend la tâche très difficile aux organisateurs syndicaux. De grandes et mêmes de très grandes entreprises se vantent ouvertement de ne pas tolérer les syndicats : c’est le cas de Wal-Mart (chaînes de ventes au détail) par exemple, dont le chiffre d’affaires a dépassé en 2002 celui de General Motors.

Le résultat de tout cela est très problématique pour le mouvement syndical. L’AFL-CIO qui compte à son apogée plus de 21 millions de membres, plafonne à 13 millions (2002). [3] Depuis dix ans, les campagnes de syndicalisation réussissent à entraîner en moyenne environ 90 000 travailleurs par année, mais en comparaison avec les 250-300 000 nouveaux syndiqués qui adhéraient chaque an. à l’AFL-CIO dans les années 1960, cela reste faible.

Or depuis deux ans, cette situation s’aggrave. L’élection de Georges W. Bush (le fils), qui est déjà une très mauvaise nouvelle, inaugure une nouvelle ère dominée par les courants les plus conservateurs de la classe dominante américaine. Les liens entre Bush et le secteur corporatif sont plus qu’intimes : de très graves conflits d’intérêts existent du fait de la connivence, voire de la complicité qui existe entre la nouvelle administration et plusieurs grandes entreprises impliquées dans des affaires louches, Enron par exemple. Les objectifs de l’administration restent clair, démantibuler le semblant de protection sociale qui subsiste encore par la privatisation, éliminer les protections et autres « irritants » qui « nuisent » au secteur privé (législations concernant les droits des travailleurs, l’environnement), briser le mouvement syndical même en considérant son leadership plus que modéré.

Depuis septembre 2001, l’occasion est donnée au Président Bush pour accélérer ses réformes. Au nom de la sécurité nationale, une grande offensive est déclenchée. Les licenciements déjà prévus par la fin du boom sont multipliés, notamment dans le transport aérien, le tourisme. Plus de 170 000 travailleurs perdent leur droit à la négociation collective. Une véritable chasse aux sorcières est déclenchée contre les immigrants et les réfugiés, qui composent une partie très importante du prolétariat dans l’industrie, l’agriculture et les services. Lors du déclenchement contre la guerre contre l’Irak, l’hystérie patriotique s’intensifie. « Qui n’est pas avec nous est contre nous », lance Georges W. Bush. Le Ministère de la justice, dirigé par un ultra-conservateur intégriste, John Ashcroft, met en place l’« Opération TIPS », qui doit imposer aux entreprises de « mobiliser » leurs employés (sociétés de messageries, employés du secteur public et des transports, etc.) dans des opérations d’espionnage et de surveillance. L’opposition, même mitigée, de l’AFL-CIO à la guerre confirme les courants conservateurs dans leur volonté d’en découdre. En mai dernier, l’administration fédérale intervient directement pour briser la grève des dockers de la côte ouest, organisés sous l’égide d’un syndicat militant, l’International Longshore and Warehouse Union (ILWU).

Nouvelles formes de résistance

Face au déclin prolongé du syndicalisme traditionnel et surtout face à l’assaut actuel de l’administration Bush, de nouvelles formes de luttes s’articulent, certaines inspirées des pratiques de résistance passées (des IWW aux « Freedom Marches » du mouvement pour les droits civiques), d’autres plus contemporaines et définies davantage par les nouvelles couches prolétaires, généralement mobiles, relativement non-qualifiées, organisées en réseaux. [4]

De nouvelles organisations qu’on pourrait qualifier de « para syndicales » (elles ne font pas partie des structures syndicales comme telles) sont mises en place, souvent avec l’appui de certains syndicats plus combatifs, à la fois pour dynamiser la lutte syndicale comme telle, et pour créer des passerelles avec les communautés. La question est particulièrement cruciale pour les travailleurs immigrants, dont le poids démographique et « stratégique » dans l’économie s’accroît, mais qui restent encore en marge des organisations syndicales et surtout de leur leadership. Diverses associations comme le Chinese Staff and workers’ Association (New York), le Asian Immigrant Women Advocates (San Francisco), le Latino Workers Center (Chicago) apparaissent ainsi pour créer des espaces où se construisent des solidarités et des outils de luttes, ce qui débouche la plupart du temps sur des campagnes de syndicalisation, des résistances de masse contre la discrimination et aussi des démarches pour forcer les syndicats à être plus à l’écoute des travailleurs immigrants. Depuis quelques mois, de vastes coalitions sont mises en place avec l’aide d’un syndicat, le Hotel and Restaurant Employees Union (HERE), dans diverses cités pour organiser des « marches pour la liberté » (freedom Ride »), qui doivent sillonner plusieurs États et déboucher sur une grande manifestation nationale à New York (10 octobre 2003).

Un autre développement important est l’apparition des alliances étudiants – travailleurs (Student-Labour Alliances) dans plusieurs établissements scolaires et universitaires. Ces alliances focalisent sur divers dossiers, dont la syndicalisation des travailleurs non qualifiés (majoritairement immigrants) sur les campus, comme celui de la prestigieuse université Yale, où une coalition syndicale – étudiante – communautaire a permis l’amélioration des conditions de travailleurs, des investissements dans le logement social, l’adoption d’un code d’éthique sur les investissements corporatifs de l’Université, etc. Parallèlement, des étudiants militants animent un réseau national, « United Students against Sweathsops », qui mène campagne contre la commercialisation de produits fabriqués dans les usines non-syndiquées des États-Unis et du reste du monde. Cette campagne est appuyée à fond par le principal syndicat dans le secteur de la confection, UNITE.

Journée nationale d’action des étudiants

Ces dernières années, les étudiants américains ont construit un mouvement puissant en réaction à la cupidité des entreprises. Le 4 avril 2001, Jobs with Justice, le Projet d’action du travail étudiant (SLAP), et l’Association des étudiants américains (USSA), les « United Students against Sweathsops » ont organisé la troisième journée nationale d’action « pour la justice économique et sociale », le jour anniversaire de l’assassinat de Martin Luther King. Des actions ont été entreprises dans 30 États américains, 70 villes et 80 campus, notamment :

  • Université d’État de Phœnix : sit-in dans les locaux de l’administration, exigeant de celle-ci la fin du contrat avec la société Sodexho-Marriott, mise en cause pour ses investissements dans les prisons privées et son attitude anti-syndicale.
  • Université d’État de San José : construction symbolique d’une « usine en plein air » de la taille d’un poulailler avec barbelés, tables et machines à coudre. Pendant que les travailleurs cousaient, d’autres étudiants réunissaient près d’un millier de signatures sur une pétition du Consortium des droits des travailleurs pour s’assurer que les vêtements de l’université ne sont pas faits dans des conditions d’usine à bas salaires.
  • Université de Yale : visite d’entreprises pro-ALENA par 125 groupes étudiants et syndicats.
  • Université de Lexington : Des étudiants manifestent en appui les travailleurs d’une entreprise impliquées dans l’unicersité, « Solid Waste », et qui force les travailleurs à accepter des conditions inacceptables et dangereuses pour la santé. Selon la législation en vigueur dans le Kentucky, les salariés ne sont pas soumis au droit du travail national.

Ces coalitions ou réseaux prennent des formes spécifiques selon les régions et les secteurs. Dans le Connecticut, le Naugatuck Valley Project, plus de 60 organisations syndicales, communautaires, chrétiennes, anime une campagne permanente contre les fermetures d’usines, qui sont abondantes dans des secteurs qui sont délocalisés vers le Mexique (confection, industrie légère, etc.). Cette coalition fait également des démarches pour encourager l’enregistrement des électeurs. [5] Dans le Minnesota, la coalition « Alliance for Progressive Action » lutte pour la conversion des industries militaires.

« Jobs with Justice »

Créé en 1987 sous le patronage de l’AFL-CIO, ce mouvement indépendant se définit comme une « campagne nationale et permanente pour les droits des travailleurs ». Il s’agit en fait d’une coalition de coalitions qui réunit plus de 1500 organisations dans 25 États et 40 villes et qui inclut la participation active de plus de 50 000 militants. Depuis quelques années, Jobs with Justice (JwJ) connaît une ascension fulgurante. Ses campagnes appuyés par des mobilisations communautaires de masse ont permis la syndicalisation de plus de 15 000 travailleurs, souvent dans ses secteurs et des régions où le taux de syndicalisation est très faible.

Une exemple récent de ces luttes est celui des concierges (« janitors ») de Boston, organisés par un syndicat relativement militant, le SEIU. Pendant plusieurs semaines en octobre 2002, plus de 10 000 membres du syndicat et des groupes communautaires ont investi le centre-ville et perturbé le fonctionnement de plusieurs grands édifices à bureaux, avec l’appui des étudiants organisés par « SLAP » (Student Labor Action Project). Cette lutte, conclue finalement par une victoire (augmentation du salaire – en moyenne à $10 dollars horaire et amélioration des conditions de travail), se répand maintenant dans d’autres villes américaine. A Chicago en avril, une mobilisation similaire à celle de Boston a conduit 9500 concierges à affronter de puissants entrepreneurs immobiliers dont les liens avec l’administration Bush et le Parti Républicain sont très forts.

Au-delà de l’action directe et de la mobilisation communautaire, Jobs with Justice est également un point de ralliement politique. A Cleveland, la coalition a réussi à faire endosser par la municipalité une nouvelle loi pour faire respecter le salaire minimum. Un candidat appuyé par les syndicats a par la suite été élu au conseil municipal. La campagne se poursuit pour défendre les cliniques communautaires (« Affordable Health Care Coalition »), où sont desservis plus de 30 000 résidents, mais qui sont menacées par la privatisation et les coupures budgétaires.

Jobs with Justice à travers ses succès locaux tente maintenant de coordonner des campagnes nationales, un pari difficile dans un environnement segmenté socialement, racialement et politiquent. Une des campagnes prioritaires est le droit de créer des syndicats, un droit qui existe de moins en moins dans plusieurs des 50 États Quelques entreprises comme Azteca (chaînes d’alimentation) et Wall-Mart sont la cible des coalitions animées par JwJ. On inclut dans ces campagnes des « sit-ins » dans et devant les établissements en question, des manifestations devant les domiciles des cadres, des interventions dans les médias, etc. L’employeur est accusé de violer les droits des travailleurs, qui sont très majoritairement des femmes et des immigrants.

Jobs with Justice de concert avec plusieurs syndicats et coalitions communautaires s’est également donné comme mandat de stopper le processus de création d’une Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA), qui espère intégrer l’ensemble de l’hémisphère sous l’hégémonie des États-Unis Le processus précédent, celui de l’Accord de libre échange d’Amérique du Nord (ALENA), avait renforcé les stratégies patronales qui jouent les salaires les plus bas (mexicains) contre les salaires les plus hauts (américains et canadiens), tout en délocalisant et en menaçant de délocaliser des usines. Selon les recherches syndicales, plus d’un million d’emplois, principalement dans le secteur manufacturier) ont été supprimés aux États-Unis à travers l’imposition de l’ALENA. Pour contrer le processus de la ZLEA, JwJ a mis en place des coalitions par villes. Avec l’AFL-CIO, une pétition « Non à la ZLEA » a été lancée également. La campagne fait également appel aux organisations écologistes, puisque tant l’ALENA que la ZLEA sont des attaques en règle contre les législations environnementales. [6] La mobilisation de JwJ doit déboucher à la fin de 2003 sur de grandes manifestations contre ces projets d’intégration néolibérale, à Miami notamment.

Sans jouer un rôle proéminent dans le mouvement anti-guerre, JwJ a participé aux coalitions qui ont animé ce mouvement depuis la guerre contre l’Irak. Plusieurs grandes manifestations ont eu lieu à Washington, New York et Chicago notamment. Dans cette ville du Midwest aux traditions syndicales encore fortes, plus de 30 000 personnes, en majorité des travailleurs et des immigrants, sont venus en mars quelques jours avant la guerre dire non à Bush. Russ Davies, coordonnateur de JwW pour le Massachusetts, explique le défi qui confronte le mouvement social américain dans le contexte de la montée du militarisme de la manière suivante :

« Nous devons préserver le principe de la solidarité internationale au moment où la rhétorique guerrière et le protectionnisme se nourrissent des pertes massives d’emplois. Sous le régime actuel de l’organisation globale du capitalisme, le monde du travail doit s’organiser internationalement. Nous devons appuyer les travailleurs et les syndicats en Colombie et ailleurs lorsqu’ils sont assassinés et réprimés par des corporations américaines. Nous devons continuer à localiser le luttes locales dans le contexte global avec une stratégie globale. Nous devons regarder ce qui nous unit et continuer d’appuyer la lutte pour les droits des immigrants, contre la ZLEA. Il y aura des luttes de plus en plus importantes pour le droit à la santé, pour l’emploi, pour des retraites décentes qui peuvent devenir des mouvements sociaux de grande envergure, mobilisant des millions de gens, pas des milliers. Nous devons établir les liens entre toutes ces questions, comme le vol perpétré contre les travailleurs américains par Enron et l’impact terrible des pratiques de Enron dans des pays comme l’Inde. Au moment où les militants syndicaux s’efforcent de maintenir leurs mobilisations et leurs actions, nos alliés dans le mouvement alterglobalisation, localement et internationalement, doivent comprendre les réalités politiques qui confrontent le mouvement ouvrier aux États-Unis Les revendications du mouvement contre la guerre sont appuyées par une minorité d’Américains actuellement. Par contre, une grande majorité. Des travailleurs et de leurs alliés se sentent partie prenante du mouvement pour la justice globale. Il y a donc un problème. Nous devrons être patients et comprendre qu’il faudra du temps pour construire un mouvement social fort. Nous n’avons pas le choix. Notre mot d’ordre, « un autre monde est possible », veut dire aussi qu’un « autre mouvement » est possible, nécessaire, un mouvement de travailleurs, d’étudiants, d’écologistes et de tous ceux qui sont apparus au grand jour à Seattle et qui se manifestent dans les luttes de chaque jour. »


[1 Antonio Negri et Michael Hardt, Empire, Exils Éditeurs, 2000.

[2 L’opposition de l’AFL-CIO à l’OMC est contradictoire. D’une part, on craint les impacts des politiques néolibérales. D’autre part, on craint une mondialisation qui permettrait à la Chine, notamment, d’entrer de plein pied dans le marché mondial, sur une base nationaliste en fait.

[3 L’AFL-CIO est composée de 66 syndicats affiliés, dont 9 représentent 70% des 13 millions de membres. Il s’agit notamment des syndicats du secteur public (AFSCME et SEIU), des enseignants (AFT), des postiers (APWU), des communications (CWA), des hôtels et de la restauration (HERE), des machinistes (IAM), des Teamsters (IBT), de la construction (LUNA), de la chimie (PACE), de l’automobile (UAW), de l’alimentation (UFCW), du vêtement (UNITE), de la métallurgie (USWA).

[4 Comme l’expliquent Negri et Hardt, « c’est quand le prolétariat semble prêt de disparaître de la scène mondiale qu’il devient la figure universelle du travail. (…) Ce qui a disparu est la position hégémonique de la classe ouvrière industrielle, laquelle n’a pas disparu ni même décliné en nombre : elle a simplement perdu sa position hégémonique et s’est déplacée géographiquement. Nous comprenons toutefois que le concept de « prolétariat » ne se réfère pas simplement à la classe ouvrière industrielle, mais à toutes celles qui sont subordonnées au capital, exploitées par lui et qui produisent sous sa férule. (…) Dans chaque société et à travers le monde entier, le prolétariat est la figure toujours plus générale du travail social. » A, Negri et M. Hardt, Empire, opt.cit.

[5 Aux États-Unis, les électeurs doivent être enregistrés pour valider leur droit de vote. Cette procédure est en fait un obstacle érigé contre l’exercice du droit de vote des populations pauvres, afro-américaines et immigrantes.

[6 Une entreprise américaine (Ethyl Corporation), en vertu du tribunal créé par l’ALENA, a forcé le gouvernement canadien à abolir une législation prohibant l’utilisation de produits toxiques dans le pétrole.